Cet article est dans la continuité de ceux consacrés en partie ou en tout sur les perruquiers du 18ième siècle. Dans les dernières années, avec mon conjoint Michel Thévenin ( historien et auteur du blog Tranchées et Tricornes) nous avons donné à deux reprises une conférence sur la coiffure masculine au 18ième siècle, présentation principalement basée sur L'art du Perruquier de M. de Garsault de 1767.
Pour plus d'information sur les droits de pratique des perruquiers, veuillez visiter cet article.
Mon autre article dédié aux perruquiers en Nouvelle-France dresse la liste des perruquiers apparaissant dans les déclarations de papiers de Québec et Montréal de 1763 et 1764 dans ''l'Affaire du Canada''.
Notre première conférence a eu lieu dans les voûtes du Palais de l'Intendant en août 2018 dans le cadre des Rendez-vous d'Histoire de Québec. La seconde c'est déroulée l'année dernière (2019) au Musée de la civilisation dans le cadre des Fêtes de la Nouvelle-France.
Le but de cet article est de tenter de déterminer si les perruquiers de la Nouvelle-France fabriquaient leurs perruques. Comme expliqué en détail dans l'article sur les droits de pratique des perruquiers, la fabrication de la perruque n'est pas la seule activité qui est réservée aux perruquiers. Les questions d'approvisionnement de matériels particuliers ( gauze de soie, cheveux humains, formes de bois...) avec l'éloignement de la Nouvelle-France par rapport à la métropole sont encore à éclaircir. Il est possible que les perruquiers de la Nouvelle-France ne faisaient que retaper les perruques que l'aristocratie achetait directement en France sans en fabriquer entièrement.
Est-il possible de déterminer hors de tous doutes que les perruquiers de la Nouvelle-France fabriquaient eux-même les perruques qu'ils vendaient?
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| A wig shop (L'atelier du perruquier) Artiste: Jeremias Snoek 1775 Museum of London |
Mon espoir était de trouver dans les documents numérisés de BANQ un rapport de procès contre un perruquier pour avoir fabriqué une perruque de mauvaise facture.
De ma recherche dans les archives numérisées de BANQ (Bibliothèque et Archives Nationales du Québec) j'ai ressorti une douzaine de documents permettant d'appréhender le monde de la perruque en Nouvelle-France.
Les citations mise entre guillemets sont les résumés de BANQ et non une transcription littérale des archives. En cliquant sur le titre souligné, vous trouverez les archives numérisées.
1. Un perruquier marchand achète une partie de l'actuelle Côte-Nord, 10 juillet 1709
''Contrat de vente par Jean-Baptiste Bissot, sieur de Vincennes, officier dans les troupes du détachement de la Marine, demeurant à Québec, fils du sieur François Bissot, sieur de la Rivière (LaRivière), et de damoiselle Marie Couillard, au sieur François Brissonnet (Bissonnet), marchand perruquier de Québec, d'une partie de remplacement donnant sis sur le fleuve Saint-Laurent, à prendre depuis l'île aux Oeufs les Blancs-Sablons avec toutes les îles Mingan et les autres îles îles dans ladite étendue (Notaire Michel Lepailleur de LaFerté)''
Ce document m'a personnellement touché parce que je suis née sur le territoire de la Côte-Nord. Si la toponymie est restée la même jusqu'à nos jours, l'Ile aux Oeufs se situe en face de l'actuel Port-Cartier, les iles Mingan sont face à Havre-St-Pierre et Blanc-Sablon est la municipalité limitrophe au Labrador, représentant aujourd'hui environ 900 km de côtes (889 km selon Google Maps pour être exact). La Côte-Nord avait été surnommée par Jacques Cartier la terre de Cain. Dans le récit biblique du Livre de la Genèse, Cain est le fils maudit d'Adam (Adam et Eve) pour avoir tué son frère Abel par jalousie. La malédiction est qu'il ne pourra plus récolter, lui qui était jardinier et agriculteur. La forêt de la Côte-Nord est constituée de conifères poussant sur un sol rocheux, peu propice à l'agriculture de céréales, d'où ce surnom.
Ce document nous permet de déduire qu'un marchand perruquier peut assez économiser pour s'acheter un territoire immense quoique très inhospitalier. Je crois que c'est plus sa fonction de marchand qui lui a permis d'économiser autant d'argent plutôt que celle de perruquier mais je voulais le partager. Je n'ai pas fait de recherches approfondies mais je ne crois pas que le sieur François Brissonnet, marchand perruquier ait occupé et exploité sa terre.
2. On demande à un perruquier de remettre une perruque qui avait été confiée pour être rétrécie, 7 juillet 1745
''À la requête de Pierre Laborde, navigateur, domicilié rue Champlain à Québec, assignation de Charles Couet (Cauhet), perruquier de Québec, demeurant sur la rue du Sault-au-Matelot, afin qu'il se remette au perruque donné à rétrécir , aux offres de payer 45 sols pour l'ouvrage fait''Ce document supporte l'hypothèse des perruquiers comme réparateurs de perruque.
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| Détail de la planche I- Atelier de perruquier Art du Perruquier François-Alexandre-Pierre de Garsault 1767 Source: Gallica |
3. Le même perruquier demande à la Cour soit le remboursement d'une réparation de la perruque, soit la permission de la vendre, 15 juillet 1745
''À la requête de Charles Couet (Cauhet), perruquier de Québec, domicilié rue du Sault-au-Matelot, assignation de Pierre Laborde, navigateur, demeurant sur la rue Champlain à Québec, afin qu'il soit payé 2 livres et 5 sols pour la réparation d'une perruque, qu'il a abandonné depuis un an, ou que la Cour permette audit Couet de vendre ladite perruque pour récupérer son argent''
Rebondissement dans l'affaire du rétrécissement de la perruque du navigateur Pierre Laborde!
Petit rappel monétaire
Selon l'exposition ''Paris en vitrine, les boutiques au 18ième siècle'' du Musée Stewart en 2018, une livre vaut 20 sols. Le salaire journalier au milieu du dix-huitième siècle à Paris, pour environ onze heures de travail, d'un menuisier ébéniste est de 10 sols, un couvreur 15 sols et un manoeuvre 20 sols.
On peut déduire que cette réparation de perruque coûte une à deux journées de travail pour un ouvrier spécialisé. De là, j'extrapole un peu en pensant que le rétrécissement de cette perruque pourrait représenter au perruquier Charles Couet une à deux journées de travail.
Quant au litige opposant Pierre Laborde au perruquier, Charles Couet, je vois la facilité de l'époque de passer d'une valeur monétaire à l'autre. Dans le premier texte, on parle de 45 sols et dans le second de 2 livres et 5 sols. Il s'agit bien de la même somme demandée!
4. Un soldat perruquier demande à être payé pour deux perruques, 6 juin 1731
''Procès entre Jacques Neveu, soldat, perruquier de métier, demandeur, et [Bertin dit Laronde?], Navigateur, défendeur, pour le paiement de perruquesCe dossier de matière est composé des pièces suivantes: la requête de Jacques Neveu pour faire assigner à comparer le navigateur [Laronde?] Pour payer au demandeur ce qui reste sur un compte pour la fourniture de deux perruques, soit 30 livres; la permission de faire approcher les parties et de faire saisir ce que le demandeur pourra trouver; et la signification ainsi que l'assignation à comparaître''
Dans ce document-ci, le métier principal du perruquier Jacques Neveu est soldat. Il n'était pas rare que les soldats envoyés dans la colonie exerçaient un métier avant de s'enrôler dans l'armée. Leur motif était pour la plupart la sécurité d'emploi. En effet, le métier de soldat, même s'il expose aux conséquences directes de la guerre, assure le militaire d'être logé, nourri et vêtu pour la durée du contrat en échange de ses services. Il n'est pas rare de voir des soldats exercer d'autres métiers en Nouvelle-France: menuisier, forgeron, boulanger, perruquier...
Le perruquier Neveu demande de terminer de payer un compte pour deux perruques. Mes compétences en paléographie sont limitées mais je décèle que 10 livres avaient été données au perruquier lors de la commande des perruques. Ce qui nous ferait 40 livres pour 2 perruques, soit 800 sols.
Supposons que notre ami perruquier travaille à 20 sols par jour, la fabrication d'une perruque lui prendrait 20 jours. Notez que dans ce calcul, les coûts de matériel ne sont pas pris en compte.
5. Un client veut sa perruque ou être remboursé pour son dépôt de 20 livres, 22 juillet 1734
''À la requête du sieur Henri Louineau (Luineau), navigateur demeurant rue Sous-le-Fort à Québec, assignation du sieur Baria, maître perruquier demeurant à Québec, afin qu'il livre au demandeur une perruque que celui-ci lui soit donné à faire, ou qu'il lui-même paie la somme de 20 livres, et le demandeur offrant de payer à Baria la façon [fabrication] de ladite pérruque, suivant le marché conclu précédemment, avec dépens''
Le navigateur Henri Louineau a déjà payé le perruquier 20 livres et il lui offre de payer la façon (les archivistes ont traduit par fabrication, je le vois plus comme l'accommodage ou mise en plis de la perruque mais je peux me tromper). De cette façon, le client aurait payé la fabrication de la perruque mais celle-ci n'est pas arrangée, accommodée encore et le client offre au perruquier Baria de payer cette partie du marché pour recevoir une perruque à son goût.
































