samedi 9 mai 2026

1-Ceinture fléchée: définition de la technique et du motif traditionnel

Bonjour,

J'aimerais ici écrire à propos d'un sujet que je découvre particulièrement polarisant concernant une technique particulière à l'Amérique du Nord. J'ai grandi avec la tradition que la ceinture fléchée, telle qu'arborée par le Bonhomme Carnaval, est une pièce de vêtement traditionnelle et distinctive des Québécois, ou plus largement des Canadiens français.

Bonhomme Carnaval devant le Château Frontenac de Québec
Source:Québec pure expérience


Ma réflexion a commencé de manière inattendue à Colonial Williamsburg. Alors que je visitais pour la première fois les interprètes autochtones dans leur campement (American Indian Encampment) je remarque avec surprise qu'une interprète est en train de tisser/flécher une jarretière en motif de pointe de flèche. Intriguée, je la questionne à savoir si cette technique est considérée comme étant autochtone ou non, parce qu'elle est considérée essentiellement québécoise au Québec. Nous en venons au consensus que la technique est née du métissage des cultures européennes et des peuples des Premières Nations de l'Amérique du Nord. Mais le doute est maintenant installé: un pan de la culture québécoise s'est-il bâti sur l'appropriation culturelle de la ceinture fléchée? Ou bien le métissage est-il si profond qu'il est impossible de déterminer la maternité du fléché à une nation particulière?

Ma quête était lancée...


D'abord, un peu de terminologie permettant de différencier les techniques textiles. La majorité de nos vêtements sont aujourd'hui tissés sur métier mécanique, faisant des tissus aux enchevêtrements perpendiculaires.  Les fils de chaîne sont toujours les mêmes et le fil de trame traverse parfois par-dessus, parfois par dessous les fils de chaîne pour donner le motif voulu. Le motif «de base» ou «classique» de la toile est de passer un fil de chaîne par-dessus et le suivant par-dessous et ainsi de suite jusqu'au bout. Dans la plupart des métiers d'aujourd'hui un mécanisme avec pédales permet de lever automatiquement les fils de chaîne pour faire passer la navette.


Schéma représentant un tissage toile sur métier 
Source: Marques de France


Le tressage est une autre technique textile. Il se fait sans métier et chaque fil croise invariablement un autre fil créant un enchevêtrement distinctif différent de celui du tissage au métier. Tous les fils de départ sont de la même longueur. Ici une démonstration d'une tresse à 6 brins. Il n'existe pas vraiment de fil de chaîne ou de trame dans ce type de textile.
Démonstration d'une tresse à 6 brins
Source: Cercle des Fermières de Saint-Gilbert

Les techniques de tressage sont très anciennes.

Illustration d'un tressage trouvé dans une tombe préhistorique de Mammen
Tiré du livre Ancient Danish Textiles form Bogs and Burials de Margarethe Hald, 
publication du musée National du Danemark
Disponible en ligne

Pour la définition des prochaines techniques, il semble que deux écoles de pensées existent au Québec. Il y a d'un côté Mesdames Yvette Michelin (enseignante de fléché au Centre d'Arts Textiles de Québec) et Monique Genest-Leblanc (ethnologue) qui parlent de tissage aux doigts, prenant en compte le mouvement lors de la confection de glisser le fil de gauche dessous-dessus l'ensemble des autres fils pour qu'il devienne le fil de droite (ou vice-versa) comme pour un tissage au métier. Dans cette conception de la technique, les fils changent de rôle au cours de l'ouvrage, devenant chacun à leur tour le fil de trame et demeurant des fils de chaîne le reste du temps. À mon avis, cette conception est plus simple à comprendre lorsqu'on veut apprendre la technique.

D'un autre côté, Mme Louise Lalonger (conservatrice en textiles pour le Centre de Conservation du Québec) et Mme Dorothy K Burnham, (chercheuse en textiles, autrice et curatrice au Royal Ontario Museum)  utilisent les termes de nattage ou tressage pour cette même opération. De ce que je comprends, elles utilisent ce terme pour marquer la différence avec le tissage au métier: l'angle des fils et des croisements de fils n'est jamais perpendiculaire à la lisière comme avec la technique de tressage. Cette définition me semble plus adaptée pour l'identification d'un textile inconnu.

En réalité, cette technique tombe dans un champ lexical vide, un trou noir grammatical, que chacun comble du mieux qu'il peut. 

Dans sa classification des techniques textiles, Noemi Speiser propose trois grandes catégories: 

  1.     -    Les techniques à un élément: tricot, crochet, naalbiding et la fabrication de plusieurs variétés de filets.
  2.     -    Les techniques à deux éléments (fil de trame et fils de chaîne): le tissage au métier et ses dérivés
  3.     -    Les techniques à multiples éléments: tressage et nattage.

Mme Speiser fait naturellement tomber le «tissage aux doigts» dans la troisième catégorie, tout comme devraient l'être, à mon avis, la dentelle au fuseau, le «finger looping», le «sprang» et les noeuds de bracelets brésiliens en ayant leur sous-catégorie propre. 

Mon constat est évident. Il nous manque un terme en français et en anglais pour nommer la technique précurseure du fléché. Puisque les fils changent de fonction entre fils de trame et fils de chaîne en cours d'exécution, l'appeler tissage aux doigts est un abus de langage selon Mme Speiser. Je trouve que ne pas lui donner une catégorie propre, comme le tricot se distingue du crochet et du naalbinding dans la première catégorie, est aberrant. C'est pourquoi, faute de mieux, j'utiliserai les deux termes, soit tressage et tissage aux doigts pour le reste de ma série sur la ceinture fléchée.

Même si le fléché, unique à l'Amérique du Nord, est dérivé de ce procédé, le tressage/tissage aux doigts est une technique textile quasi universelle.  Appeler fléché un motif à chevrons est aussi un abus de langage, à mon avis.  On en trouve partout: en Europe, en Afrique, en Asie et en Amérique. 


Avant tout, commençons par une explication de ces procédés, du plus simple au plus complexe.

Dans sa forme la plus simple, le tissage aux doigts/tressage crée une diagonale et les fils servent alternativement de fils de trame, qui traverse l'ouvrage, et de chaîne, qui restent immobiles. Tous les fils de départ sont de la même longueur. Les bandes diagonales ainsi créées sont parfois nommées rayures ou demi-chevrons. 
Technique de tressage/tissage au doigt
pour un motif demi-chevron
Source: Répertoire du patrimoine culturel du Québec

Jarretière en demi-chevron
Courtoisie de Carol James


Pour plus de détails, vous pouvez aussi regarder cette vidéo de Carol James sur la confection d'un demi chevron.

En tissant, ou tressant, côte à côte dans des directions opposées, ces bandes diagonales forment un V, le motif de chevron fait aux doigts. Il est possible de le faire du centre vers l'extérieur, la pointe du V sera alors vers le bas de l'ouvrage, ou de l'extérieur vers le milieu de l'ouvrage, et la pointe sera donc dirigée vers le haut. Ces chevrons sont tressés partout dans le monde. L'artéfact le plus ancien nommé par Monique Genest Leblanc à la page 11 de  l'ouvrage «Une jolie cinture à flesche» publié en 2003 aux presses de l'Université Laval provient du Japon du VIIIe siècle.

Ceinture tissée aux doigts- motif chevron
Artiste: Sue Robishaw
Source: Many tracks art gallery

Jarretière tissée aux doigts - motif chevron
Courtoisie Carol James

Ce que la technique pour faire des ceintures fléchées a d'extraordinaire, c'est qu'on échange un fil de trame et  un fil de chaîne en cours de tissage/tressage, créant par le fait même le retour de motif qui transforme le V du chevron en tête de flèche. De ce qu'on m'a jadis expliqué, il s'agit de la seule technique textile à fonctionner de la sorte et c'est pourquoi la technique de ceinture fléchée est unique. Et c'est aussi pourquoi les gens qui promeuvent le motif de ceinture fléchée sont facilement exaspérés lorsque des imitations de fléché tissées sur métier sont vendues avec le nom de ceinture fléchée authentique.


Technique de fléché
pour un motif de flamme/ flèche nette
Source: Répertoire du patrimoine culturel du Québec

Motif de fléché fait dans une seule direction de tissage/tressage
Source: Radio-Canada


Ceinture fléchée à motif non symétrique et coeur jaune
Début 19e siècle
Source: Musée canadien de la guerre




Détail de ceinture fléchée montrant un coeur en tête de flèche et des éclairs d'encadrement latéraux
Source: Sash weaver



Ceinture fléchée à motif symétrique et coeur rouge 
traditionnellement dite à motif Assomption
vers 1880
Source: Musée Canadien de l'histoire


Je crois que la meilleure manière de comprendre la différence est de comparer les techniques de tressage/tissage au doigt sans changement de fil de trame en cours d'exécution avec les techniques de fléché.


Technique de tressage/tissage au doigt
pour un motif demi-chevron
Source: Répertoire du patrimoine culturel du Québec
Technique de fléché
pour un motif de flamme/ flèche nette
Source: Répertoire du patrimoine culturel du Québec


Jarretière en demi-chevron
motif fait dans une seule direction de tissage/tressage
Courtoisie de Carol James
Jarretière fléchée à motif de flèche nette/flamme
motif fait dans une seule direction de tissage/ tressage
Source: La fille qui flèche sur Etsy

Ceinture à chevron
motif fait en deux direction de tissage/tressage
Courtoisie de Luc Martin
Ceinture fléchée à motif simple de tête de flèche
motif fait en deux direction de tissage/tressage
Courtoisie de Luc Martin



Ceinture à double? triple? chevron
Motif alternant les directions de tissage/tressage
Source: SashWeaver
Ceinture fléchée à double? triple? tête de flèche
Motif alternant les directions de tissage/tressage
Source: Smithsonian

















Si l'aventure du tressage/tissage au doigt vous appelle, il existe plusieurs livres en français sur le sujet, je ne ferai la promotion d'aucun en particulier. Certains cercles de fermières ou centre de métiers d'arts peuvent aussi offrir des cours en salle. Pour ce qui est des cours en ligne, Mme Carol James en offre habituellement à chaque automne et peut faire des classes bilingues si le besoin s'en fait sentir.

J'aimerais finalement remercier les personnes qui m'ont aidées dans la rédaction de ce premier article. D'abord un grand merci à Mme Monique Picard pour m'avoir partagé les pages destinées au tressage de la ceinture fléchée dans le Manual of braiding de Mme Noémi Speiser. Un immense merci à Mme Carol James pour ses réponses à mes multiples courriels et le partage de la classification des textiles de Mme Noémi Speiser et l'envoi de motifs nécessaires à l'illustration des propos de cet article. Un merci particulier à M. Luc Martin pour sa relecture d'amateur éclairé du fléché. Finalement un merci tout spécial à Michel Thévenin, mon conjoint et historien qui prend toujours le temps de relire et corriger mon français pour mes articles. Merci à tous!

À bientôt, je l'espère, pour la suite.

Mlle Canadienne

1-Ceinture fléchée: définition de la technique et du motif traditionnel

Bonjour, J'aimerais ici écrire à propos d'un sujet que je découvre particulièrement polarisant concernant une technique particulière...