mardi 19 mai 2026

2-Ceinture fléchée: une identité Canadienne-Française ?


 Bonjour,

Je poursui cette série d'article dans ma quête pour déterminer l'origine de la ceinture fléchée. Dans le dernier article, j'ai établi le rang de la ceinture fléchée et de la ceinture à chevrons dans la grande classification de Noemi Speiser des textiles à multiples éléments aux côtés du nattage et du tressage. J'ai aussi «découvert» le vide lexical qui existe pour parler de la fabrication de ceintures sans métier en français, trouvant que les termes les plus utilisés de tissage au doigt et tressage sont à la fois proches mais différents de la réalité à décrire sans vraiment trouver mieux. C'est pourquoi j'utilise les deux termes en alternance dans le texte.

Aussi, le texte qui suit mentionne des sources historiques à propos des peuples des Premières Nations d'Amérique du Nord. Ces textes utilisent des termes qui, aujourd'hui, sont soit inexacts comme  «indiens» ou péjoratifs comme «sauvage».  Je veux simplement aviser le lecteur de leur présence et que l'utilisation de ces termes en description des sources historiques n'est pas une adhésion aux valeurs qu'ils peuvent véhiculer.


 Depuis longtemps la mention la plus ancienne connue était de 1798 à propos d'un noyé portant une « jolie ceinture à flesche».

J'ai trouvé deux articles en ligne avec description de cette mention archivistique. 

Le premier est de l'artiste et chercheur en culture matérielle Francis Back datant de 1999, accompagné d'une de ses jolies illustrations dont il avait le secret: «Un voyageur des Pays d'en Haut en, 1797». On y apprend que l'homme retrouvé se nomme Isaac Mireau, il est fils d'un couple d'Acadiens déracinés par le Grand Dérangement, il a été baptisé au village de l'Assomption avant de s'établir à St-Jacques-de-l'Achigan, dans les environs de Montréal. Il est engagé comme voyageur le 10 janvier 1788 par la Compagnie du Nord-Ouest. L'article nous informe qu'il est de retour à Montréal le 7 décembre 1797 pour signer un nouveau contrat, à destination de la Rivière Rouge, au Manitoba actuel. Il se noiera quelques jours plus tard, son corps ne sera découvert qu'au printemps suivant. 

La description de ses vêtements est faite par Louis Labadie, un maitre d'école, et ils montrent bien un certain métissage culturel de la part de l'immigré acadien de seconde génération. Il porte ses cheveux enrubannés dans un cuir d'anguille à la manière autochtone et un bijou de traite autochtone en argent lui sert de fermeture à sa chemise de flanelle. Le reste de ses vêtements m'apparait plutôt typiquement canadien/européen. Alors dans ce contexte, la « jolie ceinture à flesche» qu'il porte au moment où on examine son corps pour l'identifier, doit-elle être assimilée à la culture canadienne dans laquelle il a grandi ou à la culture du voyageur/autochtone qui définit son métier depuis 11 ans?

L'article «Ceintures fléchées, l'envers du décor» mentionne pour la même année, l'inventaire après décès 
de la femme d'un marchand de Michillimakinac, Charles Chaboillez, domiciliée à Montréal, qui fait mention de deux «cintures à flesches» dans son entrepôt de Montréal. J'ai cherché pour avoir plus d'informations sur l'inventaire et j'ai trouvé des informations sur le couple et leurs enfants dans le livre de Marcel Fournier de 2021: Les premières familles anglo-canadiennes issues des mariages mixtes au Québec1760-1780. La femme du marchand Charles Charboillez s'appelle Marie-Anne Chevalier, (rappelons qu'il est important de ne pas invisibiliser les femmes en leur rendant leur nom lorsque cela est possible). Le couple s'est rencontré à Michillimakinac , le père de Marie-Anne Chevalier ayant fait monter sa famille dans la ville des Pays-d'en-Haut. Ils se sont naturellement mariés à Michillimakinac en 1735 (source: généalogie du Québec et d'Amérique française) et y ont vécu une bonne partie de leur vie à Michillimakinak, ayant eu sept enfants dans ce fort des Pays-d'en-Haut, plus grand que Trois-Rivières à l'époque. Deux sont dites célibataires sur le site de généalogie du Québec et d'Amérique française mais Marcel Fournier leur a trouvé à chacune un mari étranger: Marie-Anne-Marthe née en 1746 et Charlotte-Domitille en 1753. La première en 1769 avec un médecin et chirurgien-major, Richard Hope et l'autre en 1777 avec James Doig un marchand et maître de langues. Aussi l'article «Ceintures fléchées, l'envers du décor» mentionne la mort du mari Charles Chaboillez en 1808 à Montréal alors que le site de généalogie le fait mourir à Michillimakinac en 1757. Le Charles Chaboilliez de Monique Genest-Leblanc est peut-être le fils Jean-Baptiste-Charles, ainé de la fratrie, né en 1736 et n'ayant pas de date de décès dans le site de généalogie. Il est possible que Marie-Anne Chevalier, veuve de Charles Chaboillez, ait déménagée à Montréal après le décès de son mari puisque tous ses enfants se sont mariés à Montréal entre 1766 et 1780, à l'exception de François-Hippolype Chaboillez, resté célibataire selon ces informations. Bref, la deuxième mention de ceinture fléchée datant de 1798 a un fort lien avec le fort Michillimakinac. Un fac-similé de l'inventaire de Mme Anne Marie Chevalier, nommée veuve Charles Chabolliez se retrouve à la page 35 du  livre « une jolie cinture à flesche » de Monique Genest-Leblanc


Cette seconde mention écrite la même année de «cinture à flesche» est également liée au contexte de la traite avec les Pays d'en Haut et de la vie très métissée qu'on y mène. Le contexte des sources écrites jusqu'à présent me laisse penser que les ceintures décrites comme fléchées en 1798 étaient destinées à l'échange avec les autochtones. 

Pour l'auteure Monique Genest-Leblanc, dans son article « Ceintures fléchées, l'envers du décor » ainsi que dans son livre nommé ci-haut, la question est indiscutable, la «ceinture à flesche» est originaire de la vallée du St-Laurent.

À la lumière des sources datant de la guerre d'Indépendance Américaine qu'elle révèle, il est impossible d'établir avec certitudes si les ceintures que les visiteurs de l'ancienne Nouvelle-France ont décrites sont  fléchées ou tressée/tissée aux doigts dans des lieux aussi divers que Charlesbourg, Ste-Anne-de-la-Pérade, Chambly, Montréal, Québec, Sorel... Les suspicions sont qu'elles sont au moins tressées/tissées aux doigts, mentionnant tantôt des longues franches, tantôt de multiples couleurs. Les sources mentionnées parlent parfois de la matière ( worsted) comme pour Thomas Anbury en 1776.

« The Canadians in general are a swarthy people, and low in stature; their dress consists of a kind of jacket, and when the weather is cold, a blanket coat, which they fasten round them with a worsted sash. They mostly wear a woollen cap, but in the cold weather a fur one, and have amazing long queues, of which they are exceedingly proud.»

«Les Canadiens sont généralement un peuple au teint basané et de petite taille ; leur vêtement se compose d’une sorte de veste et, par temps froid, d’un manteau-couverture qu’ils attachent à l'aide d’une ceinture en laine. Ils portent le plus souvent un bonnet de laine, mais par temps froid un bonnet de fourrure, et arborent de magnifiques queues de cheval très longues, dont ils sont extrêmement fiers.»

Je note que M. Anbury parle aussi de la longueur des cheveux des Canadiens, qui serait source de fierté chez ces messieurs. Quelques années plus tard, en 1805, l'officier britannique Sempronius Stretton immortalisera la longue chevelure en cadenette d'un habitant l'hiver, ainsi que sa ceinture colorée:


Aquarelle montrant un Canadien et une Canadienne en vêtement d'hiver vus de dos
Artiste: Sempronius Stretton
Date: 1805
Source: Bibliothèque et Archives Canada


Petit écart, le terme worsted est désigné pour parler de fils de laines filés avec de la laine peignée. Un peu comme pour les cheveux, la fibre de laine peut se peigner avec des peignes à dents larges ou se carder avec ce qui ressemble à une brosse avec pleins de pics peu espacés les uns des autres. Lorsque filée, la laine peignée est plus tassée et plus solide tandis que la laine cardée est plus élastique et aérienne. L'Angleterre ayant été pendant des centaines d'années au top de l'industrie lainière, il n'est pas étonnant que l'anglais ait un terme spécifique pour des fils de laines peignés, le worsted.


D'autres sources comme ce soldat allemand anonyme, basé à Ste-Anne-de-la Pérade pour l'hiver 1777,  parle de leurs couleurs:

    «Ihr Kleid ist um die Hüften mit selbsgemacht ein dicten Scharpen von Wolle gewirkt, die langen troBen haben ; diese Scharpen sind von allerlie farben nach eines jeden Phantasie.»

Traduction de mon amie Mary, une anglophone ayant épousé un Allemand et vivant en Allemagne: 

 «Their garments are fastened around the hips using self-made, thick woolen sashes with long tassels; these sashes come in a variety of colors based on individual taste.» 

Traduction française de la traduction anglaise: 

« Leurs vêtements sont attachés autour des hanches avec une ceinture large, faite par leurs soins, avec de la laine et de longues franges; ces ceintures apparaissent dans une variété de couleurs selon le goût de chacun»

L'article original de Mme Monique Genest-Leblanc avait traduit comme ceci: «Ils portent aux hanches, par-dessus ce manteau, une épaisse écharpe de laine aux longues franges, tissée par eux ; ces écharpes sont de différentes couleurs selon le goût de chacun.»  J'ai cherché, en vain malheureusement, la source originale cité dans l'article. J'ai bien trouvé un récit allemand du militaire Heinrich Urban Cleve mais il ne mentionnait que l'usage des raquettes par les habitants et était déçu par la pénurie qui a fait que son régiment n'en avait pas reçu. Il mentionnait aussi son étonnement de voir les saints de l'église du village huron de Lorette être habillés à la mode autochtone, ayant eu du mal à identifier Saint Pierre, n'eut été de ses clés en attribut. Voici la source ici: Vertrauliche Briefe aus Kanada und NeuEngland vom J. 1777 und 1778.

 

Un autre militaire allemand réquisitionné par les Britanniques pour prendre part à la Guerre d'Indépendance Américaine, Friedrich von Germann, nous a laissé un croquis d'un habitant du Canada en 1778.


Ein Canadischer Bauer, 1778
Friedrich von Germann
Source: Digital collection of New York City Library

Certaines personnes y voient la première représentation de ceinture fléchée portée par les Canadiens.

Dernièrement, un duo d'artisans s'est joint pour recréer un ensemble inspiré de cette aquarelle. Samuel Venière a pris en charge la confection du capot de couverture bordé de ruban bleu tandis que Monique Picard s'est affairée au tressage de la ceinture.  De leurs observations et réflexions, ils ont décidé de faire une ceinture étroite à motif chevron faisant deux fois le tour de la taille.

Samuel Venière, aux côtés de la flécherande Monique Picard,
portant son habit inspiré du croquis de Friedrich von Gremann
Courtoisie Samuel Venières


Détail de la recréation de Mme Monique Picard
Courtoisie Samuel Venière

Il est certain que cela rappelle la description du soldat allemand anonyme basé à Ste-Anne-de-la-Pérade:«ces ceintures apparaissent dans une variété de couleurs selon le goût de chacun».

L'article de Monique Genest-Leblanc mentionne une autre source écrite en 1777, de la main de Charlotte Luise von Riedesel, épouse du général Friedrich A. von Riedesel. Madame von Riedesel se rend à Chambly rejoindre son mari tremblant de fièvre: 
« [...] not having got rid of his fever, he wore “though it was summer” a blanket coat or gown with “ri’bands” and the usual blue and red fringes, in the canadian fashion. »
«N’ayant pas guéri de sa fièvre, il portait, « bien que ce fût l’été », un manteau-couverture ou une robe avec des «rubans» (écriture inusité) et les franges bleues et rouges habituelles, à la mode canadienne.»
Je trouve intéressant que la ceinture à chevron illustrée par Friedrich von Germann possède entre autres les couleurs bleu et rouge, que madame von Riedesel trouvent habituelles à la mode canadienne. Le capot garni de rubans trouve aussi écho dans l'aquarelle du soldat allemand, tout comme dans la reproduction de Samuel Venière.

En fait, il n'existe pas de représentation claire de ceinture avec flèches distinctes dans les débuts des premières mentions écrites. Ce qui s'en rapproche le plus, c'est le portrait de Jean-Moyse Raymond dans son uniforme du collège Saint-Raphaël, qu'il fréquenta entre 1798 et 1805. Le style de l'artiste ne permet pas d'affirmer hors de tout doute que la ceinture représentée est à motif fléché plutôt que le chevron. La séparation des couleurs sur la bordure tend à pencher vers le fléché mais l'alternance de couleurs au centre tend plus vers le chevron.




Portrait de Jean-Moyse Raymond
vers 1800
Musée des Beaux-Arts de Montréal
Source: publication Facebook du 14 novembre 2025 de la Fédération Histoire Québec



J'ai voulu remonter le temps, et rechercher par moi-même des citations concernant les ceintures en Nouvelle-France. Le livre de Monique Genest-Leblanc nomme des études mais rarement les sources directement pour la période de la Nouvelle-France

Comment décrit-on les ceintures des Canadiens du temps de la Nouvelle-France? M'est d'abord revenu à l'esprit l'estampe illustrant un canadien en raquettes et fumant la pipe, tirée de l'Histoire de l'Amérique septentrionale de M. de Bacqueville de La Potherie, publié en 1722. L'emprunt aux autochtones des raquettes et chaussures m'apparaît évident. 



Canadien en raquette allant en guerre sur la neige
estampe tiré du livre «Histoire de l'Amérique septentrionale... par M. de Bacqueville de La Potherie,.... Tome 1»
1722
Source: Gallica

Doit-on aussi faire de la ceinture comme étant un autre emprunt aux autochtones? Francis Back dans son article de la revue Pointe-aux-Diamants paru en 1991 «S'habiller à la canadienne» statue au sujet de la ceinture comme ceci: 
« Bien que la technique en soit déjà connue, l'habitant ne se sert pas encore de la ceinture fléchée dont l'engouement ne débutera que sous le Régime anglais. L'habitant préfère à cette époque des ceintures de laine de couleur franche tel le rouge, le noir, le vert ou le brun. Plusieurs de ces ceintures sont cependant agrémentées de petites perles de verre colorées appelées «rassades», ou encore de piquants de porc-épic teints en couleurs éclatantes. Ces dernières sont l'œuvre d'Amérindiennes qui approvisionnent les marchands en «ceintures sauvages». »

À quelle technique Francis Back fait-il référence exactement, lorsqu'il écrit que la technique des ceintures fléchées est déjà connue? Celle du chevron universel fait par tressage/tissage au doigt ou bien celle du fléché? N'ayant pas laissé de sources à explorer dans cet article, mon questionnement en reste malheureusement là. 

Par contre la mention de « ceintures sauvages» ainsi que des décorations aux connotations autochtones telles que les perles de verres colorées et les piquants de porc-épic teints montrent bien l'échange interculturel présent en Nouvelle-France en lien avec le port de la ceinture. Ces mentions semblent être minoritaires par rapport aux couleurs franches mais tout de même présentes. À la lumière des informations de cet article, il est possible d'affirmer que les coutumes autochtones ont influencé la mode du port de ceintures chez certains Canadiens.

J'ai voulu voir une photo plus détaillée de l'ex-voto présenté dans l'article de Francis Back pour porter un oeil attentif sur leur ceinture de capot:


Ex-voto de l'Église Notre-Dame-de-Liesse, Rivière-Ouelle
Vers 1730
Source: Le Devoir


Je crains souffrir d'un biais de confirmation en voyant un subtil motif chevron pour la ceinture verte de  l'homme au capot brun en bas à gauche du tableau. À tout le moins les trois ceintures illustrées sont d'une couleur unie mais il est impossible de distinguer si elles sont fabriquées avec une bordure d'étoffe ou un tressage/tissage aux doigts.

Si on en croit Pehr Kalm dans son journal du 12 septembre 1749, ce visiteur suédois de la Nouvelle France et de la Nouvelle-Angleterre, la ceinture portée par les paysans canadiens serait un emprunt aux Nations autochtones: 

«Chose curieuse! tandis que beaucoup de nations imitent les coutumes françaises, je remarque, qu'ici, ce sont les Français qui, à maints égards, suivent les coutumes des Indiens, avec lesquels ils ont des rapports journaliers. Ils fument, dans des pipes indiennes, un tabac préparé à l'indienne, se chaussent à l'indienne et portent jarretières et ceintures comme les Indiens. Sur le sentier de guerre ils imitent la circonspection des Indiens ; de plus, ils leur empruntent leurs canots d'écorce et les conduisent à l'indienne ; ils s'enveloppent les pieds avec des morceaux d'étoffe carrés au lieu de bas et ont adopté beaucoup d'autres façons indiennes. »


Pour le botaniste suédois, le port de la ceinture chez les habitants est dû aux échanges culturels avec les Premiers Peuples. Je me questionne si la ceinture et les jarretières dont mention Pehr Kalm n'est pas la tenue de «petite guerre» composée de chemise, brayet attaché aux hanches par une ceinture et de mitasses/jambières.

La description la plus ancienne que j'ai trouvée de l'habit canadien incluant la ceinture qui referme le capot se trouve à la page 56 du Mercure Galant de mars 1709 dans une lettre racontant les évènements «récents» du Canada:

Mercure de France
Édition de mars 1709
Page 56
Source: Google Books

L'extrait parle d'une expédition de Juillet 1707 sur la Nouvelle Angleterre, en représailles d'attaques répétées sur Port-Royal. L'expression d'écharpe à la matelote comme synonyme de ceinture fermant le capot devrait faire l'objet d'investigations supplémentaires et mériterait certainement un article complet. Le port de la ceinture par les Canadiens pour fermer leur capot est un emprunt à la mode des marins, confirmé par cette expression. La représentation visuelle et détaillée de marins des XVIIe et XVIIIe siècles était somme toute rare, j'ai étendu ma recherche iconographique aux marins européens arborant une ceinture visible et non seulement aux marins français. La plupart du temps les marins sont illustrés de loin avec peu de détails.

Détail d'une estampe montrant un marin de Toscane portant clairement une ceinture avec un motif rayé
Auteur: Étienne de la Belle ( Stefano Della Bella)
1634
Source: Les musées de la Ville de Paris

Détail de marins
Renier Zeeman
1656
Source: Les musées de la ville de Paris

Portrait du corsaire Jean Bart
Artiste: Nicolas Arnoult
1694
Source: Musée des Arts Décoratifs de Paris

Parfois même les paysans du XVIIe siècle peuvent avoir l'air de porter une sorte de ceinture:



Intérieur Paysan
École de David II Teniers des Pays-Bas du Sud
XVIIe siècle
Source: Le Louvre







Si je résume les grands points de cet article jusqu'à présent:

  1. Les mentions de «cintures à flesches» les plus anciennes datent de 1798 et apparaissent dans un contexte de traite avec les Pays-d'en-Haut.
  2.  Les mentions datant de la guerre d'indépendance américaine, dont plusieurs proviennent d'Allemands, parlent de laine «worsted», de longues franges, et de plusieurs couleurs dont le rouge et le bleu mais jamais du motif.
  3. Les premières illustrations de «ceintures fléchées» n'ont pas de détails assez réalistes pour déterminer s'il s'agit de chevrons ou de fléché à proprement parler.
  4. Pehr Kalm en 1749 associe le port de la ceinture chez les habitants avec la mode autochtones comme le port de mocassins, le fumage de pipe, l'utilisation de canots d'écorce...
  5. Francis Back, spécialiste du vêtement de la Nouvelle-France et illustrateur historique, parle de ceintures décorées avec des «rassades» des perles de verre ou de poils de porc-épic teints ou même de ceintures sauvages fabriquées par les  autochtones
  6. Le port de ceinture pour fermer le capot est un élément de mode connu dans le monde maritime depuis au moins le milieu du XVIIe siècle.
Si seulement il existait un recensement des mentions archivistiques à propos des vêtements pour la période de la Nouvelle-France pour ces messieurs...

C'est ici qu'entre en jeu le livre de Kévin Gélinas: « Frontier Soldiers of New France Volume 2»,  paru en 2025 aux éditions Helion & Compagny, qui fait exactement ce dont j'avais besoin pour cet article: recenser les mentions de vêtements masculins dans les archives.

M. Gélinas a trouvé 287 mentions de ceintures dans son relevé des inventaires après décès dans la fourchette temporelle de 1723 à 1764 pour les régions de Québec, Trois-Rivières, Montréal et du Pays des Illinois ( territoire inclus dans la grande région des Pays-d'en-Haut, grande région des Grands Lacs actuels). Pour ce qui est du descriptif «technique » des ceintures inventoriées, 99 , soit environ un tiers est de tissu (Taffetas, Calmande, soie, Damas, Grenade, Droguet, serge, Carisé, Camelot, satin, laine du pays, étamine, etc), 97 soit un autre tiers sont de laine garnies de rassades, 70 sont seulement des ceintures de laines sans autres spécifications.

J'ai traduit et transcrit le tableau résumé des descriptions des ceintures de Kévin Gélinas:

Description

Nombre

%

Différents tissus (Taffetas, Calmande, soie,

Damas, Grenade, Droguet, serge, Carisé,

Camelot, satin, laine du pays, étamine, etc)

99

34%

Ceintures de laine garnies de rassades

97

34%

Ceintures de laine

70

24%

Ceintures sauvage

8

3%

Ceinture sauvage ou de laine garnies de porc-épic

6

2%

Ceinture de poil de boeufs (buffalo) ou Illinois

5

2%

Ceinture faite au métier

2

v1%

Total287100%

Je suis étonnée: il y a plus de mentions de ceintures avec rassades que de ceintures tissées simples dans les archives. 

J'ai contacté l'auteur pour savoir si les mentions de ceintures sauvages et de ceintures perlées étaient plus fréquentes pour les Pays-d'en-Haut et il s'avère que seulement 6 mentions de ceintures ont été trouvées dans les archives des Illinois, une sans autres spécification, quatre faites en laine et une en damas. La mode des rassades, des poils de porc-épic et des ceintures dites sauvages apparait bel et bien dans les archives des trois gouvernements principaux de la Nouvelle-France, montrant une adoption de l'esthétisme autochtone par les Canadiens, en ce qui a trait à la ceinture.

Le témoignage de l'avocat Claude Le Beau, raconte que les Canadiens ferment leurs capots avec une «ceinture sauvage» garnie de plumes de porc-épic, après avoir discuté des habitudes dépensières des coureurs de bois:

Claude Le Beau, Avantures du Sr. C. Le Beau, avocat en parlement, ou,

 Voyage curieux et nouveau parmi les sauvages de l’Amérique septentrionale… 

page 56

Imprimé à Amsterdam chez Herman Uytwerf

1738

Source: Canadiana



On peut croire que la présence des «ceintures sauvages» garnies de porc-épic est assez importante chez les Canadiens qu'il croise pour que M. Le Beau fasse cette généralisation. 

M. Gélinas m'a partagé ses trouvailles les plus intéressantes lorsque je l'ai contacté au sujet des ceintures de la Nouvelle-France:


Ceinture de laine orange, jaune, bleue
Tiré de l'inventaire de Louise Touchet à la requête de Joseph Garneau au nom des enfants mineurs et en tant que tuteurs de ces derniers
Inventaire fait par le notaire Pierre Parent
1755

Courtoisie de Kévin Gélinas



Il s'agit peut-être du descriptif le plus éloquent par rapport au tressage/tissage au doigt de ceintures pour la Nouvelle-France puisqu'il combine trois coloris et spécifie la matière. Cette description n'est pas sans rappeler l'aquarelle de 1778 du soldat allemand Friedrich von Germann, il ne manque que le blanc pour que ce soit exactement les mêmes couleurs!


Une vieille ceinture de laine blanche barrée rouge
Tiré de l'inventaire de Jean Beaugis, habitant de Beauport,
veuf de Marie Drouin auparavant veuve de Pierre Oreste
Inventaire fait par Claude Barolet, Notaire
1751

Courtoisie de Kévin Gélinas

Cette description allie aussi matière et coloris en plus de donner une indication sur le motif! Le motif n'est pas des plus enivrants mais cela me fait vivement penser aux diagonales du demi-chevron et à l estampe du marin de Toscane de Stéphane de la Belle 1634 que je remets ici: 





Détail d'une estampe montrant un marin de Toscane portant clairement une ceinture avec un motif rayé
Auteur: Étienne de la Belle ( Stefano Della Bella)
1634
Source: Les musées de la Ville de Paris


En fait, la mention la plus ancienne que j'ai trouvée attestant de l'utilisation de ceinture de laine de couleurs est attribuée, non à un civil ou un militaire mi même un marin mais un membre du clergé. Dans ses aventures publiées en 1704, le père Récollet Louis Hennepin décrit son accueil comme adopté dans la famille d'Aquipaguetin, de nation iroquoise, le «capitaine» de l'habitation  dans laquelle il est reçu en mai 1680. D'abord l'ainé autochtone fait fumer au père récollet un calumet avant de l'installer sur une peau d'ours pour lui enduire les jambes et la plante des pieds de graisse de chat sauvage et ainsi le soulager des fatigues du voyage. Ensuite le fils d'Aquipaguetin, qui déjà nomme le récollet son frère, se présente avec la chasuble de brocard sur ses épaules autrement dénudées. Le vêtement liturgique enveloppe les os d'un ancêtre considérable pour la mémoire duquel sa famille adoptive démontrait une forme de vénération. La ceinture de prêtre, décrite de laine blanche et rouge avec deux houppes au bout, sert de courroie de support aux ossements lors de cette cérémonie. La chasuble et les ossements seront plus tard remis à des Nations alliées d'Aquipaguetin. La chasuble et la ceinture ont été rançonné, tout comme tout le reste de leur matériel par les iroquois qui les ont kidnappés avant de les adopter.


«Voyage curieux du R.P. Louis Hennepin, missionnaire Recollect, & notaire apostolique...»

Imprimé à Leide chez Pierre Vander en 1704
Page 362

 Un peu plus tôt dans le texte, le père récollet voyageur raconte son arrivée dans le village des «koroas». Il décrit une ceinture de laine blanche qu'il porte en cordon de St-François. Cette ceinture est donc assez longue pour ceindre une fois la taille de Louis Hennepin en plus d'avoir les trois noeuds caractéristiques de St-François d'Assise sur une des extrémités. Cela ressemble fort bien à une ceinture pour fermer un capot, bien que là on enserre simplement la bure du religieux

«Voyage curieux du R.P. Louis Hennepin, missionnaire Recollect, & notaire apostolique...»

Imprimé à Leide chez Pierre Vander en 1704
Page 282





Au moins une partie de la laine pour tricoter ou tresser/tisser aux doigts était importée de la France dans la colonie du Canada. Il est intéressant de voir la quantité de chaque couleur pour cette commande de 1753, les laines rouges et jaune étant plus populaires que bleue et verte, noire arrivant dernière en quantité. J'imagine que comme aujourd'hui, la plupart des personnes qui veulent tricoter ou tisser ou tresser préfèrent le faire à partir du travail de quelqu'un d'autre que de faire toutes les étapes de la fibre à l'objet. D'ailleurs, il n'est mentionné que ces ceintures en «étoffe du pays», comprendre laine grossière tissée au métier en Nouvelle-France et aucune mention de fils  filés et tressés/tissés aux doigts en Nouvelle-France. Encore une fois l'absence de preuve n'est pas la preuve d'absence.

Commande des frères marchands Ruffio à un marchand de Limoges
1753
Courtoisie de Kévin Gélinas


Extrait de l'interrogatoire de Baptiste Cere, âgé de 16 ans
Dans le procès criminel à la juridiction royale de Montréal
Contre les nommés Jean-Baptiste Cere, père et fils, et Étienne-Michel Ruparon dit SansPoil, fils d'Étienne Ruparon accusés de vols nocturnes
1742
Source: BaNQ

« ...Et ce fut là où ils renouèrent connoissance. Et il luy demanda s'il connoissait quelqu'un qui put lui acheter des perruques dont il ne sçait pas le nombre, des ceintures à fillet delaine garnies de porcépique, des pantoufles de femmes, une quantité de jartierres aussi delaine tressée, lesquelles marchandises il avoit dans un petit coffre...»

C'est la première fois que je lis une description de technique, ici le tressage, pour identifier une ceinture, qu'on imagine de chevron ou de demi-chevron. C'est l'utilisation du mot «aussi» dans la description des jarretières de laine tressée qui me permettent de mieux comprendre l'utilisation du «filets» dans l'expression « des ceintures de filets de laines garnies de porc-épic ».  L'utilisation du mot filet ici ne fait pas référence à la technique textile à un élément mais à un fil fin, un petit fil. Le premier dictionnaire de l'Académie française (1694) définit filet comme ceci: Diminutif. Fil delié, petit fil. L'information de l'utilisation de fils fins pour la ceinture et de tressage pour les jarretières est redondante, requérant l'utilisation du «aussi» montrant cette redondance de l'information pour un locuteur de l'épi    uqe

J'ai gardé le meilleur pour la fin car la mention la plus fascinante trouvée par Kévin Gélinas est, à mon avis, la suivante: 

Détail de l'inventaire après décès de Joseph Lemaire dit St-Germain:
Dans le magasin ... - 4 ceintures noires - 3 dito rouges - 2 dito par flèche - 1 dito en rée ...
Fait par le notaire T. Vuatier à Montréal
 le 3 août 1757
BaNQ Montréal, non disponible en ligne
Courtoisie de Kévin Gélinas



Joseph Lemaire est identifié comme marchand négociant au Fort des Deux-Montagnes. Situé près de la ville actuelle d'Oka près de Montréal, le Fort des Deux-Montagnes abrite une mission d'évangélisation dirigée par des sulpiciens. La mention connue de qui allie ceinture et flèche n'est plus de 1798 mais de 1757, soit 41 ans plus tôt que ce que l'on savait!


Plan du fort de la mission du lac des Deux-Montagnes
1719
Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry, père
Source: Archives de la ville de Montréal






Je réserve mon dernier article sur la ceinture fléchée pour exprimer mes réflexions sur le lien à faire entre les descriptifs et le visuel pour répondre à la question: peut-on affirmer que la technique du fléchée consistant à changer le fil de trame avec le fil de chaîne durant le tissage au doigt était inventée dès 1757?


Les trois mentions les plus anciennes qui associent la flèche et la ceinture ont un lien avec le commerce autochtone. Des ceintures avec des décorations autochtones comme des poils de porc-épic ou des rassades, certaines ceintures sont seulement décrites comme «ceinture sauvage» étaient portées par les Canadiens au temps de la Nouvelle-France, tellement que Claude Lebeau de passage dans la vallée du St-Laurent en 1729-1730 mentionne que la «ceinture sauvage» garnie de poils de porc-épic est le seul outil à fermer le capot.

La ceinture par flèches de 1757, et les «cintures à flesches» de 1798, étaient-elles ornées du même motif? Si oui lequel?, Sinon, comment peut-on les différencier? Étaient-elles destinées à la population autochtone ou à la population canadienne? Une est portée par un voyageur, un immigrant acadien de deuxième génération, les deux autres apparaissent dans des inventaires de magasin en lien avec des forts de traite.

À la lumière de cette recherche, il m'est impossible d'affirmer que le fléché s'est développé spontanément dans la vallée du St-Laurent dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle par les Canadiennes ou si la technique a été apprise par le contact avec les peuples autochtones. Pour l'instant, l'influence des autochtones sur les canadiens semble très importante en ce qui a trait au choix de ceinture.

Décidément, l'origine de la ceinture fléchée me semble métissée serrée! Dans mon prochain article, j'explorerai les sources mentionnant les premières nations en regard du port de la ceinture.

Finalement, j'aimerais remercier Kévin Gélinas pour sa générosité avec les sources et sa relecture de cet article. Son aide précieuse m'a permis de trouver et partager plusieurs sources d'époque et d'approfondir ma réflexion. Merci encore à Michel Thévenin pour sa correction linguistique!

À bientôt, j'espère!

Mlle Canadienne

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