Bonjour,
J'aimerais ici écrire à propos d'un sujet que je découvre particulièrement polarisant concernant une technique particulière à l'Amérique du Nord. J'ai grandi avec la tradition que la ceinture fléchée, telle qu'arborée par le Bonhomme Carnaval, est une pièce de vêtement traditionnelle et distinctive des Québécois, ou plus largement des Canadiens français.
| Bonhomme Carnaval devant le Château Frontenac de Québec Source:Québec pure expérience |
D'abord, un peu de terminologie permettant de différencier les techniques textiles. La majorité de nos vêtements sont aujourd'hui tissés sur métier mécanique, faisant des tissus aux enchevêtrements perpendiculaires. Les fils de chaîne sont toujours les mêmes et le fil de trame traverse parfois par-dessus, parfois par dessous les fils de chaîne pour donner le motif voulu. Le motif «de base» ou «classique» de la toile est de passer un fil de chaîne par-dessus et le suivant par-dessous et ainsi de suite jusqu'au bout. Dans la plupart des métiers d'aujourd'hui un mécanisme avec pédales permet de lever automatiquement les fils de chaîne pour faire passer la navette.
| Schéma représentant un tissage toile sur métier Source: Marques de France |
| Démonstration d'une tresse à 6 brins Source: Cercle des Fermières de Saint-Gilbert |
| Illustration d'un tressage trouvé dans une tombe préhistorique de Mammen Tiré du livre Ancient Danish Textiles form Bogs and Burials de Margarethe Hald, publication du musée National du Danemark Disponible en ligne |
Pour la définition des prochaines techniques, il semble que deux écoles de pensées existent au Québec. Il y a d'un côté Mesdames Yvette Michelin (enseignante de fléché au Centre d'Arts Textiles de Québec) et Monique Genest-Leblanc (ethnologue) qui parlent de tissage aux doigts, prenant en compte le mouvement lors de la confection de glisser le fil de gauche dessous-dessus l'ensemble des autres fils pour qu'il devienne le fil de droite (ou vice-versa) comme pour un tissage au métier. Dans cette conception de la technique, les fils changent de rôle au cours de l'ouvrage, devenant chacun à leur tour le fil de trame et demeurant des fils de chaîne le reste du temps. À mon avis, cette conception est plus simple à comprendre lorsqu'on veut apprendre la technique.
D'un autre côté, Mme Louise Lalonger (conservatrice en textiles pour le Centre de Conservation du Québec) et Mme Dorothy K Burnham, (chercheuse en textiles, autrice et curatrice au Royal Ontario Museum) utilisent les termes de nattage ou tressage pour cette même opération. De ce que je comprends, elles utilisent ce terme pour marquer la différence avec le tissage au métier: l'angle des fils et des croisements de fils n'est jamais perpendiculaire à la lisière comme avec la technique de tressage. Cette définition me semble plus adaptée pour l'identification d'un textile inconnu.
En réalité, cette technique tombe dans un champ lexical vide, un trou noir grammatical, que chacun comble du mieux qu'il peut.
Dans sa classification des techniques textiles, Noemi Speiser propose trois grandes catégories:
- - Les techniques à un élément: tricot, crochet, naalbiding et la fabrication de plusieurs variétés de filets.
- - Les techniques à deux éléments (fil de trame et fils de chaîne): le tissage au métier et ses dérivés
- - Les techniques à multiples éléments: tressage et nattage.
Mme Speiser fait naturellement tomber le «tissage aux doigts» dans la troisième catégorie, tout comme devraient l'être, à mon avis, la dentelle au fuseau, le «finger looping», le «sprang» et les noeuds de bracelets brésiliens en ayant leur sous-catégorie propre.
Mon constat est évident. Il nous manque un terme en français et en anglais pour nommer la technique précurseure du fléché. Puisque les fils changent de fonction entre fils de trame et fils de chaîne en cours d'exécution, l'appeler tissage aux doigts est un abus de langage selon Mme Speiser. Je trouve que ne pas lui donner une catégorie propre, comme le tricot se distingue du crochet et du naalbinding dans la première catégorie, est aberrant. C'est pourquoi, faute de mieux, j'utiliserai les deux termes, soit tressage et tissage aux doigts pour le reste de ma série sur la ceinture fléchée.
Même si le fléché, unique à l'Amérique du Nord, est dérivé de ce procédé, le tressage/tissage aux doigts est une technique textile quasi universelle. Appeler fléché un motif à chevrons est aussi un abus de langage, à mon avis. On en trouve partout: en Europe, en Afrique, en Asie et en Amérique.
Avant tout, commençons par une explication de ces procédés, du plus simple au plus complexe.
Dans sa forme la plus simple, le tissage aux doigts/tressage crée une diagonale et les fils servent alternativement de fils de trame, qui traverse l'ouvrage, et de chaîne, qui restent immobiles. Tous les fils de départ sont de la même longueur. Les bandes diagonales ainsi créées sont parfois nommées rayures ou demi-chevrons.| Technique de tressage/tissage au doigt pour un motif demi-chevron Source: Répertoire du patrimoine culturel du Québec |
| Ceinture tissée aux doigts- motif chevron Artiste: Sue Robishaw Source: Many tracks art gallery |
| Jarretière tissée aux doigts - motif chevron Courtoisie Carol James |
Ce que la technique pour faire des ceintures fléchées a d'extraordinaire, c'est qu'on échange un fil de trame et un fil de chaîne en cours de tissage/tressage, créant par le fait même le retour de motif qui transforme le V du chevron en tête de flèche. De ce qu'on m'a jadis expliqué, il s'agit de la seule technique textile à fonctionner de la sorte et c'est pourquoi la technique de ceinture fléchée est unique. Et c'est aussi pourquoi les gens qui promeuvent le motif de ceinture fléchée sont facilement exaspérés lorsque des imitations de fléché tissées sur métier sont vendues avec le nom de ceinture fléchée authentique.
| Technique de fléché pour un motif de flamme/ flèche nette Source: Répertoire du patrimoine culturel du Québec |
| Motif de fléché fait dans une seule direction de tissage/tressage Source: Radio-Canada |
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| Détail de ceinture fléchée montrant un coeur en tête de flèche et des éclairs d'encadrement latéraux Source: Sash weaver |
| Ceinture fléchée à motif symétrique et coeur rouge traditionnellement dite à motif Assomption vers 1880 Source: Musée Canadien de l'histoire |
Je crois que la meilleure manière de comprendre la différence est de comparer les techniques de tressage/tissage au doigt sans changement de fil de trame en cours d'exécution avec les techniques de fléché.
| Technique de tressage/tissage au doigt pour un motif demi-chevron Source: Répertoire du patrimoine culturel du Québec |
| Technique de fléché pour un motif de flamme/ flèche nette Source: Répertoire du patrimoine culturel du Québec |
| Jarretière en demi-chevron motif fait dans une seule direction de tissage/tressage Courtoisie de Carol James |
| Jarretière fléchée à motif de flèche nette/flamme motif fait dans une seule direction de tissage/ tressage Source: La fille qui flèche sur Etsy |
| Ceinture à chevron motif fait en deux direction de tissage/tressage Courtoisie de Luc Martin |
| Ceinture fléchée à motif simple de tête de flèche motif fait en deux direction de tissage/tressage Courtoisie de Luc Martin |
| Ceinture à double? triple? chevron Motif alternant les directions de tissage/tressage Source: SashWeaver |
| Ceinture fléchée à double? triple? tête de flèche Motif alternant les directions de tissage/tressage Source: Smithsonian |
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