samedi 18 avril 2026

Le naufrage de l'Éléphant apporte une précision à propos de la monnaie de carte

Bonjour!


Je vous écris pour partager une réflexion faite à la lecture l'excellent  dernier livre de Dave Noël, qui vient de paraitre :  


Histoires d'épaves, De la Petite Hermine à l'Auguste ( 1536-1761).
Éditions Boréal


Dave Noël est aussi l'auteur de deux excellents ouvrages se rapportant à la Nouvelle-France: Montcalm, général américain et Chartier de Lotbinière, sur tous les fronts (1723-1798), aussi édité chez Boréal



Dans le chapitre sur le naufrage de l'Éléphant ( 1729), un passage, une petite envolée lyrique dont l'auteur a le secret, m'a fait profondément douter de mes connaissances à propos de la monnaie de carte. 

Le voici:

«...Le regard des curieux se tourne toutefois davantage vers Gilles Hocquart, le nouvel intendant de la colonie, dont les malles renferment près de 100 000 cartes à jouer destinées à servir de monnaie au Canada. La marée emporte les deux tiers de papier monnaie orné de trèfles, piques, coeurs et carreaux.» ( page 97)


L'information tourne en boucle dans ma tête: Hocquart, 1729, monnaie de cartes sur cartes à jouer... Quelque chose cloche. 


Petit rappel pour vous aider à identifier ce qui cloche pour moi: dans mon article sur l'histoire de la monnaie de carte, j'avais déterminé que la monnaie de carte à partir de 1729 était rédigée sur carton blanc, en accord avec Sa Majesté Louis XV selon une ordonnance royale précise et encadre les règles de fabrication pour la monnaie de cartes.  Sur le moment je ne me souvenais plus de l'ordonnance, mais il m'apparaissait impensable d'avoir des figures de piques, trèfles, coeurs et carreaux sur la monnaie de carte après 1729. 


Carte de 24 livres
1729
Source: Numisbid


Pourquoi donc le nouvel intendant aurait apporté des cartes à jouer imprimées pour cette nouvelle monnaie? Me serais-je trompée? Suis-je passée à côté de quelque chose?

 

Je décide alors de consulter la source citée dans le livre, la thèse de doctorat d'Andréanne Vallée soutenue à l'Université d'Ottawa en 2008. Pour être honnête, je n'ai pas réussi à la trouver par moi-même. J'ai la chance de vivre sous le même toit qu'un docteur en histoire, rien de moins, mon conjoint Michel Thévenin ce qui aide grandement pour ce genre de problème. Plus hardi dans la recherche documentaires des thèses universitaires, il réussit à me trouver la thèse d'Andréanne Vallée  intitulée «Edition critique des Avantures du Sieur Claude Le Beau. Voyage curieux et nouveau parmi les Sauvages de l'Amérique septentrionale» en quelques clics seulement.

Le texte de la page 106 qui m'intéresse, celui qui a inspiré l'envolée lyrique de Dave Noël, me rend encore perplexe:

«Autre perte importante pour la colonie: les deux tiers des 2 000 jeux de cartes qui devaient servir à la fabrication de monnaie de carte ont été mouillés et perdus; Hocquart et Beauharnois pressent le ministre Maurepas d'envoyer, « par le vaisseau de l'année prochaine» 2 000 nouveaux jeux de cartes ou mieux, d'ordonner la fabrication de cette monnaie de carte à Paris pour éviter un travail considérable au contrôleur de la Marine et à l'intendant.  (voir ANC: MG1-C11A, vol. 5\,ff. 56-59v) »
Un autre appel à mon historien préféré est de mise: je dois trouver la source originale. Dès les premières lignes de la source originale, ma recherche sur la monnaie de carte dans mon article de 2020 n'est plus mise en cause:




...M. Hocquart a eu lhonneur
 de vous rendre compte à Paris
 qu'il avoit fait l'emplette d'environ
 2 000 jeux de cartes blanches des
 deux costés pour fournir à la
fabrication de la monnaye de
 carte ordonné par sa Majesté...


Source: Archives Nationales d'Outre-Mer

Il est même précisé que les cartes emportées sur l'Éléphant sont blanches sur les deux côtés!

Et maintenant je me questionne: est-ce que Dave Noël aurait fait la même envolée lyrique si, Andréanne Vallée avait plutôt écrit avec ce simple adjectif de plus à sa phrase, soit, «.. deux tiers des 2 000 jeux de cartes «blanches»» dans sa thèse ?  Est-ce que cela aurait été suffisant pour m'éviter cette remise en question? 

Cela me prouve une fois de plus l'importance de lire les sources primaires autant que possible. Les citations tronquées peuvent mener à des erreurs d'interprétation, même en ayant de solides connaissances sur la période. Personne ne peut tout savoir. 

Mon objectif ici n'est pas de blâmer Dave Noël, loin de là, d'autant plus que la modification ou correction de ce détail n'apporterait aucune nuance supplémentaire au propos du reste de son chapitre. Il est plus qu'excusable que, pour son livre, il n'ait pas cherché à aller plus loin dans les sources primaires. Il s'agit d'un détail. C'est seulement parce que ce genre de broutilles me tient à coeurque j'écris cet article.

 La suite du texte laisse la chercheuse en moi dans un  suspense qui ne sera sans doute jamais résolu.




... il y en a eû les deux tiers de moüillés
et entièrement perdües dans le 
naufrage du vaisseau du Roy. Nous
sommes seront obligés de nous servir de
cartes ordinaires pour la fabrication
d'une partie de cette monnaye 

Source: Archives Nationales d'Outre-Mer


Cette rature est des plus intrigante : les autorités coloniales ont-elles dérogé à l'ordonnance royale et procédé à la fabrication exceptionnelle de monnaie de cartes sur cartes à jouer imprimées en 1729 à cause du naufrage de l'Éléphant? Ou se sont-elles contentées du tiers restant des jeux de cartes blanches sauvées du navire?  Je ne peux confirmer avec grande certitude...

Toutefois cette possibilité très grande mais non explicite que les évènements fortuits aient mené à fabriquer une partie de la monnaie de carte sur cartes à jouer imprimées pour la première édition «légale» de fabrication de monnaie de cartes me fait plutôt sourire.

Pour plus d'information sur la monnaie de carte: consultez mon article sur l'histoire de la monnaie de carte.

J'espère que vous avez apprécié ce  nouveau billet, cela faisait longtemps! 



Mlle Canadienne




dimanche 15 juin 2025

Les mystères du vêtement féminin au XVIIIe siècle, le cas du caraco

 

Bonjour,


Après avoir recherché le mot casaquin dans les ouvrages du siècle des Lumières, j'ai décidé de faire de même avec le mot caraco, bien qu'il me semble un peu ultérieur à ma période de prédilection, soit la première moitié du 18ième siècle. J'ai longtemps cru que les mots casaquin et caraco désignaient des coupes de vêtements différents. Ma recherche m'a prouvé autre chose, du moins en partie. Bref, le mot caraco est plus complexe que je n'avais imaginé.


Prêtons d'abord un oeil sur ce que les institutions muséales nous présentent comme des caracos.


Habillement de femme (caraco Jacket and petticoat)
LACMA



Caraco européen XVIIIe siècle
LACMA



Caraco anglais XVIIIe siècle
Victoria ans Albert Museum

Caraco anglais XVIIIe siècle
Victoria ans Albert Museum

Caraco néerlandais XVIIIe siècle
MET museum


Caraco belge 
MET museum


Caraco belge 
MET museum




Caraco et jupe 1775
Musée Galliera

Caraco et jupe 1775
Musée Galliera
Caraco entre 1770 et 1780
Musée Galliera
Caraco entre 1770 et 1780
Musée Galliera


Caraco entre 1775 et 1790
Musée Galliera

Caraco entre 1775 et 1790
Musée Galliera



Selon cette recherche, le caraco ne semple pas avoir de coupe particulière, tantôt ses basques sont plutôt allongées sur les hanches, tantôt elles sont presque inexistantes, la longueur des manches varie aussi d'un modèle à l'autre. Parfois il est ajusté au dos, parfois le dos a les mêmes plis que la robe à la française... Serait-ce que caraco est un synonyme de déshabillé, un vêtement court que l'on porte par commodité? Mais un vêtement court que les femmes portent par commodité est la définition de 1762 du dictionnaire de l'Académie française pour un casaquin et non pour un caraco qui n'apparait pas dans les dictionnaire du XVIIIe siècle. Pourtant il faudra attendre l'édition de 1832-35 pour voir apparaitre le mot caraco dans le dictionnaire de l'Académie française pour nous informer qu'il s'agit d'un vêtement de femme passé de mode.


Un peu plus tard dans le XIXe siècle, une explication linguistique lie davantage le caraco et le casaquin: ils seraient tous deux dérivés du mot casaque. (pour plus de détails sur le mot casaquin voir mon article sur le sujet).

Extrait de Histoire de la grammaire, origine et permutation des lettres, formation des mots, préfixes, radicaux et suffixes 
par Hippolyte Cocheris
1874
Source: Gallica


Extrait de Histoire de la grammaire, origine et permutation des lettres, formation des mots, préfixes, radicaux et suffixes 
par Hippolyte Cocheris
1874
Source: Gallica


Le passage le plus révélateur du nom caraco vient du Mercure de France, l'édition de septembre 1774 à la page 185 dissertant sur l'évolution des noms exotiques des objets du commun, on apprend que ''ce qu'on nomme caraco aujourd'hui se nommait autrefois petenlair''... Le caraco décrit ressemble de plus en plus à un casaquin à mon avis.


Source: Mercure de France septembre 1774, page 185




Cependant les descriptions alliant visuel et détails textuels sont d'une certaine rareté. C'est pourquoi l'ouvrage qui a été le plus utile à cette recherche a été La Galerie des modes et costumes français publiés à partir de 1778. Dans cet ouvrage qui lie la description à l'illustration, il n'est plus à douter que le mot caraco désigne un vêtement monté comme une robe mais qui n'est pas pleine longueur. Mon article est principalement basé sur ce document de la fin des années 1770.


Source:
Une erreur trop souvent commise par les amateurs de costume est de ne regarder que l'estampe dans ce type d'ouvrage. Même si le visuel est important, cet ouvrage nous offre la chance d'avoir aussi une description étoffée de chaque illustration. Voici la description:



 Source: La Galerie des modes et costumes français publiés en 1779


J'ignore complètement comment l'auteur de ces lignes a été capable de voir un tablier de mousseline sur ce pet-en-l'air/caraco de dos... 

Une autre estampe est encore plus fournies en détails sur le caraco.




 Source: La Galerie des modes et costumes français publiés en 1779


 Source: La Galerie des modes et costumes français publiés en 1779


 Source: La Galerie des modes et costumes français publiés en 1779



Aussi au troisième quart du XVIIIe siècle, la robe s'est multipliée sans ses forme. Le caraco peut aussi être dérivé de la robe à la polonaise comme dans la prochaine estampe, même si la description sous l'illustration indique un négligé pour cette tenue, le descriptif y réfère comme un caraco à la polonaise:



 Source: La Galerie des modes et costumes français publiés en 1779


 Source: La Galerie des modes et costumes français publiés en 1779


Parfois le caraco à la polonaise me laisse perplexe, je ne reconnais pas la coupe sur cette gravure pourtant y est référencée comme un espèce caraco à la polonaise mais aussi nommé caraco à la dévote. 


Source: Les musées de la ville de Paris

 Source: La Galerie des modes et costumes français publiés en 1779



Je suis vraiment reconnaissante de la description de la prochaine estampe. Bien que le mantelet occupe visuellement tout l'espace du torse, ce sont les jupes qui occupent la majorité de la description textuelle, en partie pour expliquer comment le caraco a influencé l'arrangement des jupes et jupons ainsi que l'usage des tabliers. (Attention: mamelon à l'horizon) :


Source: La Galerie des modes et costumes français publiés en 1779




Source: La Galerie des modes et costumes français publiés en 1779

La suite ici:

Source: La Galerie des modes et costumes français publiés en 1779



Décidément cette galerie des modes nous représente davantage des caracos à la polonaise que des caracos dérivé de la robe à la française:


Source: La Galerie des modes et costumes français publiés en 1779


Source: La Galerie des modes et costumes français publiés en 1779


Source: La Galerie des modes et costumes français publiés en 1779


Enfin un autre caraco français, aussi nommé caraco plissé en raison des plis distinctifs que les amateurs d'art nomment aujourd'hui plis à la Watteau. Je répète la désignation plis Watteau est actuelle mais n'existait pas au XVIIIe siècle. On parlait simplement de plis sans autre précision.



Source: La Galerie des modes et costumes français publiés en 1779


Une autre gravure nous permettant d'admirer les plis d'un caraco français, autrefois nommé pet-en-l'air.


Source: La Galerie des modes et costumes français publiés en 1779






Dans le seul texte incluant les mots caraco et casaquin, l'auteur les met en opposition dans cet  échange critique de 1776 d'un tableau de M. Delacroix, mère corrigeant les enfants, la mère est une blanchisseuse habillée d'un déshabillé de toile blanche, ce que certains critiquent comme trop aisé pour sa prétendue classe sociale. Je n'ai pas été en mesure de retrouver l'oeuvre dont il est question ici (si jamais quelqu'un la trouve, faites-moi signe SVP).



Source: Journal des théatres, ou le Nouveau spectateur sur Gallica


Je constate cependant que le nom de caraco semble être des années 1770 et subséquentes, par opposition au casaquin qui lui était employé en 1729 dans les oeuvres de M. Hérisset. Cela me fait penser à un effet de mode voire générationnel, sans en avoir la certitude. 

Voici la plus ancienne mention de caraco que j'ai trouvée dans un avis de ventes du lundi 2 décembre 1771:

Source: Annonces, affiches et avis divers 2 décembre 1771, sur Gallica





Pour conclure, un caraco est une pièce de vêtement dont la coupe est très variable. Il indique un vêtement plutôt négligé que formel que les femmes ont porté à partir des années 1770, à moins d'avis contraire. 

J'espère que vous en avez appris davantage au sujet de la vêture féminine du XVIIIe siècle





Mlle Canadienne

















mercredi 27 septembre 2023

Question de vocabulaire: casaquin, vêtement à plis ou sans plis?


Bonjour,


Depuis plusieurs années je m'intéresse aux vêtements du XVIIIe siècle et je dois avouer qu'aucun mot ne m'a autant embrouillé l'esprit que le mot casaquin. Initialement pièce de vêtement masculine semblable à une cape munie de manches, le mot a commencé à désigner une pièce de vêtement féminine au XVIIIe siècle.

Commençons par montrer ce que les musées et commissaires-priseurs appellent casaquin de nos jours.


Casaquin
Entre 1725 et 1750
Collections du Musée Galliera

Casaquin
Entre 1725 et 1750
Collections du Musée Galliera



Casaquin
Entre 1710 et 1730
Collections du Musée Galliera


Casaquin
1725-1750
Collections du Musée Galliera
Casaquin
Vers 1740
Couteau-Bégarie et associés

Casaquin
Vers 1740
Couteau-Bégarie et associés




Casaquin à plis Watteau en broché et indienne de traite
Époque Louis XV
Villa Rosemaine

 

 

Casaquin de Dame en Lampas bleu Nattier
Vers 1740
Villa Rosemaine




Casaquin à la négligé en indienne française
vers 1760
Maison de vente aux enchères Richard

Casaquin à la négligé en indienne française
vers 1760
Maison de vente aux enchères Richard

Casaquin
Vers 1740-1750
Musée Galliera



Casaquin de mexicaine
Époque Louis XVI
Couteau-Bégarie et associés



Ensemble casaquin et jupon assorti
vers 1670 (erreur de frappe?)
Commissaire priseur Thierry de Maigret


Casaquin à basques et plis Watteau
Vers 1770-1780
Commissaire-priseur Tessier Sarrou & associés



Après avoir rassemblé ces photos de casaquins, j'ai voulu revisiter la citation la plus connue en matière vestimentaire féminine de Jean-Baptiste d'Aleyrac, un officier militaire français qui servit en Nouvelle-France durant la guerre de Sept Ans, entre 1755 et 1760:  

« Il n'y a pas de patois dans ce pays. Tous les Canadiens parlent un français pareil au nôtre. Hormis quelques mots qui leur sont particuliers, empruntés d'ordinaire au langage des matelots, comme amarer pour attacher, hâler pour tirer non seulement une corde mais quelque autre chose. Ils en ont forgé quelques-uns comme une tuque ou une fourole pour dire un bonnet de laine rouge (dont ils se servent couramment). Ils disent une poche pour un sac, un mantelet pour un casaquin sans pli (habillement ordinaire des femmes et des filles), une rafale pour beaucoup de vent, de pluie ou de neige; tanné au lieu d'ennuyé, chômer pour ne manquer de rien; la relevée pour l'après-midi; chance pour bonheur; miette pour moment; paré pour être prêt à. L'expression la plus ordinaire est : de valeur, pour signifier qu'une chose est pénible à faire ou trop fâcheuse. Ils ont pris cette expression aux sauvages. »


Hors, les vêtements d'époques montrés comme casaquins n'ont pas tous des plis, qu'ils soient aux hanches ou au dos. À quoi l'officier d'Aleyrac peut-il bien faire allusion lorsqu'il réfère au casaquin? Pourquoi précise-t-il que le mantelet est un casaquin sans plis? Pourquoi se hâte-t-il de préciser qu'il s'agit de l'habillement ordinaire des femmes et des filles? Se pourrait-il que dans son esprit, tous les casaquins sont munis de plis?


Pourtant,  mes recherches antérieures indiquaient qu'un casaquin était une pièce de vêtement féminin sans plis, «fort juste au corps» et qui ne descend que sur les hanches (dans le dictionnaire français-flamand de François Halma, 1733): 


Le grand dictionnaire François-Flamand de François Halma
1733

Cette définition contredit toutefois une illustration du graveur Antoine Hérisset, publiée dans les mêmes années, qui montre des plis, aujourd'hui dit à la Watteau, présentant ce que j'appellerais plutôt une demi-robe ou un pet-en-l'air. Est-ce que le casaquin de M. d'Aleyrac serait en réalité un pet-en-l'air? 

Les casaquins
Vers 1725-1735
Collections Rijksmuseum




J'ai donc décidé de chercher d'autres références pour le mot casaquin. Y a-t-il eu une évolution dans l'utilisation du mot et pourrais-je le déterminer? Dans quel trou de lapin m'étais-je encore perdue?


 Les dictionnaires d'époque nous indiquent ce mot comme étant un diminutif de la casaque. La définition la plus complète de casaque que j'ai trouvée est celle du dictionnaire d'Antoine Furetière publié en 1690: 


CASAQUE. Subst. fem. Manteau qu'on met par-dessus son habit, & qui a des manches où on fourre les bras. Les casaques sont commodes pour les gens de cheval. Ce mot vient de Carracalla Empereur, lequel étant à Lyon, fit habiller tous ses gens de cette manière de vêtement. On disait autrefois caraquin au lieu de casaquin, & on le dit encore à présent  en Bassigni. D'autres croient que ce mot vient d'un habillement de Cosaques, & qu'on a dit casaque par corruption, comme hongreline des Hongrois.  Covarnuvias le fait venir de l'Hebreu casab,  qui signifie couvrir: d'où a été tiré le Latin casa, cabane, comme on dit tugurium, à tegendo. On appelle casaque de Mousquetaires, de Gardes du corps, de Gendarmes, les manteaux de cette sorte portés par les cavaliers de ces compagnies, qui ont des marques & des broderies particulières pour les distinguer les uns des autres. Il a pris la casaque, ou,  Il a rendu la casaque de Mousquetaire, c'est-à-dire, Il est entré au service ou Il a quitté le service de Mousquetaire.

On dit figurément, qu'un homme a tourné casaque, pour dire, qu'il a changé de parti. Ce Prince étranger s'était mis du côté du Roy, mais depuis il a tourné casaque. Les troupes auxiliaires sont sujettes à tourner casaque.

CASAQUIN. subst. masc. Petite casaque. Il n'est en usage qu'en cette phrase proverbiale, On lui a donné sur le casaquin, pour dire, On l'a battu. 

 

Dictionnaire Universel
Antoine Furetière
1690

La première compagnie des Mousquetaires, que commandait le célèbre D'Artagnan, fut créée par Louis XIII au début du XVIIe siècle, près de 70 ans avant la parution de ce dictionnaire. Il m'apparait clairement que le type de vêtement mentionné ici n'est pas un vêtement féminin mais masculin de type cape à manche.


En 1710, le dictionnaire de Pierre Richelet nous indique que le mot casaquin ne réfère qu'au proverbe déjà énoncé par Antoine Furetière, comme si la cape à manche était passée de mode:

Définition de casaquin
Nouveau dictionnaire françois contenant généralement tous les mots anciens et nouveaux de la langue françoise
Pierre Richelet
1710

Un peu plus tard, en 1718, parait dans le Dictionnaire comique, satirique, critique, burlesque, libre et proverbial de Philibert Joseph Le Roux une définition du casaquin renvoyant au monde du théâtre et de la comédie. Ce texte aussi donne à mon sens l'impression que le mot casaquin est vieilli pour l'époque, par la comparaison qu'il en fait avec le pourpoint, pièce de vêtement désuète au début du XVIIIe siècle: 


Définition de casaquin
dictionnaire comique, satirique, critique, burlesque, libre et proverbial
Philibert Joseph Le Roux
1718




Cela est confirmé dans le dictionnaire de l'Académie Française qui précise dans sa définition (disponible ici)  du mot casaquin de 1718 que le mot n'est plus maintenant en usage.

En 1731, le Mercure de France, dans une historiette en rimes, évoque un casaquin féminin que la femme de l'histoire retire précipitamment pour enfiler «corset de basin et robbe de blanc satin» afin de séduire le narrateur. Il s'agit de la première référence à une pièce de vêtement exclusivement féminine pour le mot casaquin dans mes recherches. Ce que je trouve quand même étrange, c'est que cette définition exclusivement féminine apparaît seulement deux années après la première mention (à ma connaissance) du mot pet-en-l'air désignant une demi-robe.


Extrait du Mercure de France
Édition novembre 1731



Hormis la gravure de Antoine Hérisset présentée plus haut, je n'ai pas trouvé d'autres références au mot casaquin durant la décennie 1730, ni même 1740.


Dans cette définition de 1752, le mot casaquin semble revêtir une notion générale avec l'ajout de la phrase «On le dit aussi d'un habillement court et mauvais». Je crois ici que le mot «mauvais» est un antonyme de qualité. Un habillement de qualité serait un habillement de cour ou du moins, un habit dont le port en public ne nuit pas à la réputation du porteur. Parce qu'on parle d'habillement court, j'aurais tendance à croire que cette définition désigne un casaquin féminin.

Définition de casaquin
Dictionnaire françois et latin
par la compagnie des libraires associés
1752


Une seconde définition est présente dans ce dictionnaire, et évoque une partie anatomique de certains animaux comme les limaces (je vous épargne la multitude de définitions de casaquins animaliers que j'ai trouvées dans mes recherches). Dans un supplément de ce dictionnaire, également paru en 1752, une troisième définition est invoquée, beaucoup plus intéressante puisqu'elle renvoie à une pièce de vêtement qui m'était inconnue: l'apollon.



Définition de casaquin
Supplément au dictionnaire universel françois et latin
vulgairement appelé dictionnaire de Trévoux
Par la compagnie des libraires associés
1752

«APOLLON, s.m. Espèce de petite robe de chambre qui ne vient qu'à la moitié des cuisses. On couche avec l'apollon en hiver, pour lors il est fait d'étoffe, & même quelques fois fourré. En été, on les fait de taffetas, de toiles des Indes, ou quelque autres étoffe de soie légère. On en fait même de toile blanche, & les Dames s'en servent pour se peigner & se coëffer, comme elles faisaient autrefois avec les peignoirs. Ceux qu'elles portent pendant le jour s'appellent encore cazaquin ou pet-en-l'air. Les hommes portent aussi des apollons, au lieu de Robes de Chambres, parce que leur petitesse les rends plus commodes.»




Première partie de la définition de l'apollon
Deuxième partie de la définition de l'apollon

 

Supplément au dictionnaire universel françois et latin 
vulgairement appelé dictionnaire de Trévoux
Par la compagnie des libraires associés
1752

 

Cette définition est à la fois très agréable car assez longue et descriptive et à la fois source de nouvelles questions. Doit-on comprendre que casaquin et pet-en-l'air sont des synonymes, ou seulement deux types de vêtements semblables, l'«habillement court et mauvais» de la précédente définition? Je ne croyais pas rencontrer une mention de vêtements faits en toiles des Indes durant la période de prohibition de celles-ci, encore moins dans un livre publié à Paris avec l'approbation du Roy. Serait-ce une preuve indirecte que les lois en matière textiles étaient contournées dans la métropole?


En 1758, le nouveau dictionnaire de Pierre Richelet modifie la sempiternelle définition de casaque, en la présentant comme une pièce de vêtement intermédiaire entre le justaucorps et le manteau. De plus le casaquin semble lui presque essentiellement féminin et est défini comme une espèce de demie robe. Dans cette définition, casaquin et pet-en-l'air seraient donc bel et bien synonymes. 


Définitions de casaque et casaquin,
Dictionnaire de la langue françoise ancienne et moderne avec observations de critiques de grammaire et d'histoire, 
Pierre Richelet,1758 

Mon prochain extrait vient d'un plaidoyer pour la réintroduction des toiles peintes d'Inde et la réutilisation de ce type de textile dans différentes pièces vestimentaires. Une robe en indienne peut ainsi selon l'auteur se recycler en jupon, lequel devient casaquin, lui-même recyclé comme mantelet, qui à son tour donne un fichu ou mouchoir. 


Extrait de Paradoxes intéressans sur la cause et les effets de la révocation de l'Édit de Nante, Jean Novi de Caveirac, 1758 

Dans cette définition de 1761, la casaque n'est plus associée au manteau mais au surtout, un vêtement ressemblant au justaucorps mais plus ample. Le casaquin est ici un synonyme de l'apollon décrit plus haut, et qui dans ce dictionnaire est une petite robe de chambre qui ne descend que jusqu'aux cuisses. Cette définition d'apollon beaucoup moins élaborée que la première citée plus haut. 


Définition de casaque et casaquin 

Définition de l'apollon 

Tirées de l'Encyclopédie françoise, latine et angloise ou dictionnaire universel des arts et des sciences contenant la signification et l'explication de tous les mots de ces trois langues , & tous les termes relatifs aux Sciences et aux arts, 1761



En résumé, la définition vague et floue du dictionnaire de l'Académie française en 1762 est peut-être celle à la fois la plus frustrante et la plus juste de l'utilisation du mot casaquin: «Espèce d’habillement court, & qu’on porte pour sa commodité». 


Définitions de casaque et casaquin
Dictionnaire de l'Académie Française,1762

Mais pour compliquer un peu plus les choses, j'ai aussi trouvé une définition de 1766 qui compare le casaquin non pas à la demi-robe, au pet-en-l'air, à l'apollon ou à la petite robe de chambre mais à une nouvelle pièce de vêtement: la camisole.


Définition de casaquin
Dictionnaire du vieux langage françois, enrichi de passages tirés de manuscrits en vers & en prose, des Actes Publics, des Ordonnances de nos rois, &t.
François de La Combe
1766



En résumé, peut-on vraiment arriver à un consensus par rapport à ce qu'est un casaquin? Il est parfois décrit comme ayant des plis de robe à la française, parfois comme n'en ayant pas, parfois comparé justement à une demi-robe (mais jamais au pet-en-l'air), à une petite robe de chambre ou à un apollon. Ce vêtement est toujours décrit comme ayant une longueur raccourcie, le plus souvent au milieu de la cuisse. 

Mais pour en revenir à M. D'Aleyrac, puisqu'il précise que le mantelet est comparable à un casaquin sans plis, je crois que les plis auxquels il fait référence sont ceux de la demi-robe. D'autant plus qu'étant incertain de la clarté de son utilisation du mot casaquin, il préfère préciser qu'il parle de l'habillement ordinaire des femmes et des filles.


J'espère que vous aurez apprécié ce travail de vocabulaire vestimentaire. Je sais maintenant que le mot casaquin est à la fois vague et précis pour désigner une pièce de vêtement féminin du XVIIIe siècle.


Mlle Canadienne

Le naufrage de l'Éléphant apporte une précision à propos de la monnaie de carte

Bonjour! Je vous écris pour partager une réflexion faite à la lecture l'excellent  dernier livre de Dave Noël, qui vient de paraitre :  ...