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mardi 30 juin 2026

4-Ceintures fléchées: l'utilisation de laine européenne par les Premiers Peuples de l'Amérique du Nord

 Bonjour!


Voici la suite à propos des sources autochtones, ici référant exclusivement de l'utilisation de laine colorée européenne par les Premières Nations au cours du XVIIIe siècle.

Encore une fois, puisqu'il s'agit de citer des sources d'époque à propos des peuples des Premières Nations d'Amérique du Nord, je tiens à renouveler cet avertissement. Ces textes utilisent des termes qui, aujourd'hui, sont inexacts comme  «indiens» ou péjoratifs comme «sauvages».  Je veux simplement aviser le lecteur de leur présence, inaltérable pour préserver la véracité historique des textes originaux. Cependant, l'utilisation de ces termes en description des sources historiques n'est pas une adhésion aux valeurs qu'ils peuvent véhiculer.

Pour rappel, j'ai déterminé dans mon premier article qu'il existe un vide lexical en français ou en anglais pour évoquer la technique précurseure du fléché, les mots de tressage et tissage aux doigts étant à la fois proches et distincts de la réalité évoquée, alors j'utilise les deux de manière interchangeable.

Parlant de lexique et de vocabulaire, un dictionnaire manuscrit entre les langues française et miami-illinois vers 1730-1740 par Jean Baptiste Le Boulanger montre bien que la laine à filer était connue dans la langue des miamis illinois, puisque les mots qu'ils utilisent pour la désigner sont très différents des langues européennes.


«Laine : pi8e8i poil; piminac8egane laine à filer...»
Dictionnaire français-miami-illinois
Jean-Baptiste Le Boulanger
vers 1740
Source: Internet Archive


Je cherche à comprendre le sens de poil pour le premier mot, est-ce que c'est de la laine qui est encore sur le dos de l'animal, contrairement à la laine à filer qui est déjà prête à l'emploi? Déjà, le fait que les Miamis-Illinois aient un mot pour désigner la laine à filer est une preuve en soi qu'ils connaissent cette transformation, vraisemblablement d'avant les premiers contacts avec les Européens. Si le mot avait été appris de par les Européens, il ressemblerait à l'anglais ou le français, puisque ce sont ces deux nations qui ont exploré aussi loin dans les terres de l'Amérique du Nord. Et cette laine filée permettait de fabriquer des ceintures:

Définitions du mot ceinture
Dictionnaire français-miami-illinois
Jean-Baptiste Le Boulanger
vers 1740
Source: Internet Archive

Cette définition précise comment dire une ceinture longue, une ceinture courte, une ceinture rouge, une ceinture noire, une grosse ceinture à gros fils, une ceinture déliée fine, une ceinture de brayet de fil... On ne sait pas si ces fils sont tressés/tissés aux doigts ou fléché mais ils sont bien présents pour décrire les types de ceintures dans le vocabulaire des Miamis-Illinois.


Je vous avais partagé dans le dernier article des aquarelles de l'artiste Sarah Stone illustrant les artéfacts récoltés par Sir Ashton Lever avant leur vente aux enchères de 1780. Quelques planches semblent être des ceintures ou courroies de laine garnies de rassades:


Dessin de Sarah Stone montrant un artéfact nord-américain de la collection de Sir Ashton Lever
Illustration de 1780
Source: British Museum


Le motif de demi chevron est clairement évoqué dans cette ceinture avec des diagonales de rassades blanches.


Dessin de Sarah Stone montrant un artéfact nord-américain de la collection de Sir Ashton Lever
Illustration de 1780
Source: British Museum


Le motif de l'oeil de lynx en triple tressage/tissage aux doigts semble être à l'honneur ici,  ce qui m'apparait comme une prouesse technique! Un oeil de lynx est réalisé lorsqu'on décide d'inverser le sens d'un chevron en cours de tressage/tissage aux doigts pour réaliser des losanges au lieu de chevrons, ce qui est déjà complexe en soi. Décubler le nombre d'oeil de lynx augmente considérable la complexité du tissage. La présence de perles, ou rassades, suggère très fortement une fabrication autochtone.

J'ai trouvé une ceinture originale dont l'estimation de la date est entre 1750 et 1850 dans l'inventaire des artéfacts autochtones du GRASAC avec un motif extrêmement similaire.

Ceinture Anishnaabe à double oeil de lynx garni de rassades
vers 1750-1850
Source: GRASAC

Je suis impressionnée par l'agilité technique requise pour faire ce type de textile. On voit bien la couture à surjet des bandes latérales perlées sur cet artéfact. Cela ne diminue en rien la complexité du motif central.



Dessin de Sarah Stone montrant un artéfact Nord Américain de la collection de Sir Ashton Lever
Illustration de 1780
Source: British Museum

Malheureusement le manque de détail dans cette aquarelle ne permet pas de distinguer s'il s'agit de tissu cousu et brodé de perles ou bien de la technique de tressage/tissage aux doigts. Ici l'utilisation de cônes métalliques en plus des rassades et de la bordure de poils de porc-épic ne laissent aucun doute à une fabrication autochtone.

Cette aquarelle n'est pas sans affiliation avec ces artéfacts aussi du British Museum.

Détail d'une ceinture de laine 
Le détail montre que même en utilisant une couleur unie, le motif de l'oeil de lynx semble être utilisé, montrant une importance dans le geste du motif pour les autochtones
Ramenée par Jeffrey Amerst
avant 1763
Source: British Museum

Jarretières de laines garnies de rassades dont les franges sont enroulées de poils de porc-épic teints se terminant par des cônes métalliques et des poils de cervidés teints
 ramenées par Jeffrey Amerst
avant 1763
Source: British Museum

Si ce type de tressage/tissage aux doigts est plutôt convenu, j'ai découvert une sorte de ceinture autochtone à laquelle je ne m'attendais pas, elle ressemble littéralement à des filets faits de tresses entrecroisées.

Source: British Museum
Ceinture de laine des Algonquiens des Grands Lacs décorée de piquants de porc-épic
Vers 1780
Musée Canadien de l'histoire
Courtoisie Jean-François Lozier


Ceinture de laine des Algonquiens des Grands Lacs décorée de piquants de porc-épic
(même artéfact)
Vers 1780
Source: Musée Canadien de l'Histoire





Détail montrant le ruban de carquois d'un guerrier Renard
Vers 1730
Source: Library of Congress

Le ruban de carquois est montré avec des motifs géométriques. La matière de ce ruban jaune, blanc, noir et rouge est inidentifiable, s'agit-il de laine ou de piquants de porc-épic?

Les Renards sont une Nation de la région des Grands Lacs qui ont été exterminés par les Canadiens et les Français après que ceux-ci aient manifesté un désaccord. Les Canadiens et Français s'étaient d'abord alliés aux Renards pour entrer en guerre contre une autre nation qui leur était ennemi. Lorsque la paix fut conclue, les Français et les Canadiens ont élargi leur territoire de traite avec cette nation. Les Renards croyant mériter l'exclusivité de la traite après s'être battus « pour la France » ont manifesté leur désaccord en attaquant les convois commerciaux canadiens et français de la région. La répression fut armée et terrible pour les Renards dans les années 1730. Pour des informations milles fois plus détaillées sur ce pan de l'histoire de la Nouvelle-France, je vous suggère le livre «L'empire face aux Renards»  de Raffael Loffreda paru aux édition de Septentrion.


Les prochaines illustrations sont le fait d'un artiste en herbe dont les traits, tant pour les coloniaux européens que pour les autochtones, ressemblent plus à de la caricature qu'à des portraits en ressemblance photographique. Malgré cela, ils recèlent des détails de costume très intéressants.  Ceci étant souligné, ils portent tous des sangles de poitrine colorées pouvant être des piquants de porc-épic teints ou de la laine tressée/tissée aux doigts.


Détail d'une esquisse d'un autochtone 1751-1758
Artiste: George Townshend, 4e Vicomte et 1er Marquis Townshend
Source: National Portrait Gallery

Détail d'une esquisse d'un autochtone 1751-1758
Artiste: George Townshend, 4e Vicomte et 1er Marquis Townshend
Source: National Portrait Gallery

Détail d'une esquisse d'un chef de guerre autochtone 1751-1758
Artiste: George Townshend, 4e Vicomte et 1er Marquis Townshend
Source:National Portrait Gallery


Je voudrais ici revenir sur la description des ceintures des femmes huronnes de Gabriel Sagard, texte publié en 1632 et mentionné dans le dernier article pour interpréter différemment son expression « fort proprement tissuës»


Extrait descriptifs des accoutrements féminins chez les hurons à propos de ceintures de «poils porc-épic teints en rouge cramoisi et fort proprement tissues»...
Sagard, Gabriel, Le grand voyage du pays des Hurons [...], A Paris, chez Denys Moreau., 1632, 1 ressource en ligne (380, 12, [146] p.),
page
Collections de BAnQ.
Source: BaNQ numérique


Le père Sagard a expliqué que le tissage de chanvre des autochtones fait sur les cuisses servait à faire des  «filets» (comprendre fils fins) et était destinés aux rets (ouvrage de corde, de fil, de soye, noüé par mailles & à jour, pour prendre du poisson, des oiseaux) de pêche. De tels fils ne semblent pas être ceux utilisés pour servir de base pour les ceintures de porc-épic, décrites comme proprement tissées. S'il s'agit de ceintures qui sont tissées, s'agirait-il là d'une preuve des échanges inter-nations entre les Hurons et les Iroquois ayant accès aux buffalos, ces boeufs sauvages ayant un poil propre à filer? L'utilisation de colliers de porcelaine par les Hurons et les Iroquois est déjà une preuve de tels échanges car les coquillages marins desquels il est possible de fabriquer les perles de «wampums» proviennent de la côte Atlantique. Les nations situées à l'intérieur du continent américain n'y ont accès que par l'échange de marchandises. Cette interprétation renforcerait l'idée que les Autochtones n'aient pas attendu l'arrivée des Européens pour faire un réseau d'échange de matériel à l'intérieur du continent.

Comme nous avons vu avec les aquarelles de Sarah Stone, l'utilisation de fils de laine colorés pour tressage/filage aux doigts semble s'être répandue avec l'accentuation du commerce entre Autochtones et Européens au cours des XVIIe-XVIIIe siècle.


L'officier français Pierre Pouchot parle de l'habillement des autochtones dans ses mémoires de la Guerre de Sept ans, originalement publiés en 1781 à Yverdon, soit douze ans après le décès du capitaine du régiment du Béarn. Ils ont été réédités en 2003 par les Éditions Septentrion. C'est cette édition que j'ai consultée. À la page 261 commence un chapitre nommé « Des moeurs et des usages Des Sauvages de l'Amérique Septentrionale». C'est dans ce chapitre que vient cette citation particulièrement intrigante sur les ceintures de laine autochtones:


«Les hommes portent une ceinture d'environ six pouces de largeur en laine de différentes couleurs, que les Sauvagesses font avec un dessin à flamme très proprement.» -page 268


Pierre Pouchot connait très clairement la différence visuelle entre laine tressée/tissée aux doigts et piquants de porc-épic puisqu'il décrit leurs jarretières et mitasses ainsi:

Leur chaussures consiste en une espèce de guêtre d'étoffe de molleton frisé, rouge, blanc ou bleu. Cette guêtre est cousue en long, suivant la forme de la jambe, et a quatre doigts d'étoffes en dehors de la couture. Ces quatre doigts d'étoffes sont brodés en rubans de différentes couleurs, mêlé à des dessins de rasades; ce qui forme un joli effet, surtout quand la jambe n'est pas trop courte et trop fournie, ce qui est rare parmi eux. Outre cela, ils portent des jarretières de rasade ou de porc-épic, brodées, de quatre doigts de largeur, et qui forment un noeud sur le côté de la jambe» - page 265

Il est très tentant de faire un raccourci entre les ceintures à dessin de flammes évoqué par Pouchot et cette ceinture iroquoise garnie de rassades donnée par le chef Joseph Brant ( encore lui ?) à des amis d'Albany vers 1800: 


Ceinture à motifs de flèches nettes sans coeur de flèches garnies de rassades seulement sur une bordure
Donnée par le chef Joseph Brant à des amis albanais
vers 1800
Source: Instagram du Fenimore Art Museum

Et peut-être s'agit-il du même motif... Cependant, rien ne permet de confirmer dans ce sens. Dans le livre de Theodore Brasser «Native American Clothing history an illustrated history», l'auteur nous indique que malgré les ressemblances avec la ceinture dite Assomption provenant de la traite canadienne-française, on peut affirmer que cette ceinture est autochtone par l'absence de coeur de flèche typique du style canadien-français et la présence de perles qui n'est pas une pratique canadienne-française mais bien une pratique autochtone.

D'ailleurs, une ceinture du Musée des Beaux-Arts du Canada est nommée ceinture à la flamme, ressemblant à l'appellation de Pierre Pouchot. et présente un tout autre motif.


Ceinture à la flamme
vers 1800-1850
Source: Musée des Beaux-Arts du Canada

Bien que ce motif tressé/tissé aux doigts de triple chevrons ne soit pas à proprement dit du fléché, je trouve intéressant la nomenclature de «à la flamme» du musée. En cherchant la définition de flamme dans le premier dictionnaire de l'Académie Française de 1694, j'ai trouvé ceci: 

«Flamme. Terme de marine, Banderole longue & estroite, qui est fenduë en deux par la pointe, & qu’on attache aux vergues, antennes, & mats des navires & des galeres. Le vaisseau entra au port avec ses banderolles & ses flammes.»

Est-ce possible que la flamme dont fait référence Pierre Pouchot soit celle du pavillon de marine? Il semble avoir un lien visuel avec la ceinture du musée des Beaux-Arts du Canada, la longue banderole étroite et fendue par la pointe m'évoque le motif chevron.

En regardant dans un autre dictionnaire d'époque, le Dictionnaire de Furetière de 1690, la flamme de marine est aussi décrite avec moult détails qui étrangement évoquent moins le motif chevron que celle du dictionnaire de l'Académie Française. La description du mot flamme inclut aussi les dessins de broderie des manteaux des Chevaliers de l'Ordre du St-Esprit.


Partie de la définition du mot flamme
Dictionnaire universel de Furetière
Volume 2 
1690
Source: Google Books

Manteau de Chevalier de l'Ordre du St-Esprit au chiffre L montrant des flammes brodées
vers 1722
Source: Musée du Louvres

Tout compte fait, les définitions des dictionnaires anciens n'aident pas vraiment à comprendre ce que voulait évoquer exactement Pierre Pouchot. En tout cas pour ma part, le doute persiste entre quelle définition choisir.



Un témoignage précieux de l'habillement autochtone dans la région des Grands Lacs nous est parvenu sous la forme d'un «habit de chef» anishnabe qui a appartenu au lieutenant britannique Andrew Foster alors qu'il était en poste dans la région des Grands Lacs entre Détroit, les rapides des Miamis et Michillimakinac entre 1763 et 1790. Bien que l'officier ne semble pas avoir laissé des écrits sur la matière, plusieurs cérémonies autochtones requièrent des échanges de cadeaux et cet accoutrement semble être un cadeau des Anishnabes au Britannique. La légende familiale Foster accompagnant les vêtements veut que leur aieul Andrew Foster ait été enlevé par des autochtones pour ensuite être fait chef parmi eux durant cette période.


Une source écrite expliquant l'acquisition de ces vêtements autochtones par un officier britannique durant la période de la Guerre d'Indépendance américaine dans la région des Grands Lacs n'a pas encore été trouvée. Le moment et la méthode de l'acquisition de ces vêtements par le Britannique demeure donc mystérieux.


Extrait de la vidéo:
«Global trade and an 18th-century Anishinaabe outfit by Dr David W. Penney, National Museum of the American Indian, Smithsonian Institution and Dr Steven Zucker»
Source: Smarthistory

Tandis que certaines pièces de vêtements et accessoires sont «exclusivement» autochtones comme le sac de ceinture, l'amulette de perles de porcelaine et les mocassins de peau brodés de poils de porc-épic, d'autres montrent l'ampleur des échanges avec les Européens et de leur place dans l'économie mondiale. En effet, le tissu de coton fleuri de la chemise, montrée ici, si prisé des Premières Nations était tissé et imprimé en Inde, littéralement à l'autre bout du monde!

Détails de la ceinture à chevron offerte au Lieutenant britannique Andrew Foster
Vers 1790
Source: Smarthistory

Le détail du tressage/tissage aux doigts en double chevron, encadré de deux petites bandes noires garnies de rassades et cousues en surjet me rend admirative. La question demeure: est-ce un savoir-faire exclusivement canadien-français, auquel cas il s'agit d'un autre produit d'importation comme la chemise,  les étoffes de laine des jambières/mitasses et les boucles de métal qui ornent la coiffe? Se pourrait-il que ce soit de ce motif à double chevron avec des rayures que l'officier Pierre Pouchot évoque en parlant de dessin de flammes très proprement? Disons que le poids des influences mutuelles pour l'utilisation de ceintures de laine tressées/tissées aux doigts me semble plus important que l'hypothèse de l'exclusivité canadienne-française prônée par Mme Monique Genest-Leblanc. Comme nous l'avons vu dans le premier article, cette ceinture n'est pas à proprement parler de la technique du fléché puisqu'il s'agit de chevrons et non de tête de flèches. 

Le motif de double chevron tressé/tissé aux doigts apparait aussi pour une bandoulière de sac autochtone dessinée par Sara Stone en 1780. 

Dessin de Sarah Stone montrant un artéfact Nord Américain de la collection de Sir Ashton Lever
Illustration de 1780
Source: British Museum

La présence de ce dessin diminue grandement l'hypothèse que la ceinture de l'habit anishnabe du lieutenant britannique Andrew Foster soit un produit d'importation de la vallée du St-Laurent et tressé/tissé aux doigts par des Canadiennes. Rappelons que les artéfacts de Sir Aston Lever ont été obtenus via les circuits de traites des futures treize colonies tandis que les Anishnaabes étaient alliés des Canadiens et des Français durant cette même période.

Cette constatation confirme que l'utilisation de laine pour fabriquer des jarretières, ceintures et sangles se soit répandu sans discrimination d'alliance parmi les peuples autochtones. 


Les jarretières de cet habit sont aussi impressionnantes et respectent les estimations d'environ quatre doigts de largeur décrites par l'officier Pierre Pouchot:


Détails d'une jarretière offerte au Lieutenant britannique Andrew Foster
Vers 1790
Source: Smarthistory

Il m'a fallu une longue période d'observation de ces jarretières pour reconnaitre qu'une technique de fléché a été nécessaire pour réaliser une partie de ces jarretières. En effet, le motif central est composé de «X» blancs encadrés de rouge, il s'agit de deux têtes de flèches qui se rencontrent à la pointe. Les deux bandes qui l'encadrent sont appelées oeil de lynx et sont un motif dérivé du chevron. Il s'agit là d'une preuve de l'utilisation du fléché avant 1799, s'il en fallait une, utilisé ici dans un contexte qui me semble autochtone.

Détails d'une jarretière offerte au Lieutenant britannique Andrew Foster
Vers 1790
Source: Smarthistory


On peut voir que les bandes noires perlées sont elles aussi cousues comme pour la ceinture à double chevron. Cette jarretière est en réalité composée de cinq bandes tissées séparément et cousues ensemble, ce que permet de voir cette photographie. J'ai mis en vert les coutures sur la prochaine photo.

Détails de construction d'une jarretière offerte au Lieutenant britannique Andrew Foster
Vers 1790
Source: Smarthistory





jarretière offerte au Lieutenant britannique Andrew Foster
Vers 1790
Source:National Museum of the American Indian

Cette photo à plat des jarretières permet de mettre en évidence les attaches cousues sur l'envers de la jarretière du bas, illustrant par le fait même la fonction hautement décorative de ces jarretières.

Un argument supplémentaire pour une fabrication des jarretières et de la ceinture dans un contexte complètement anishnaabe est l'utilisation des formes géométriques de «x» de la bande fléchée encadrées par les bandes d'oeil de lynx en forme de diamants. En effet, selon cette conférence en ligne donnée par Cory Willmott, professeure d'études autochtones et anthropologie muséale de Southern Illinois University Edwardsville donnée par le Saint Louis Art Museum en 2022, les formes géométriques représentent toutes un aspect du monde annishnaabe. Les croix équidistantes en «x» ou en «+» représentent le monde du milieu dans lequel nous vivons, les diamants, losanges ou chevron latéraux «>>» représentent l'inframonde de la panthère d'eau Mishipeshu, tandis que les zigzags, triangles «∆», parallélogrammes et lignes latérales« \\\» seraient la représentation de l'oiseau-tonnerre et le monde supérieur.

Extrait de la vidéo:«Art Speaks: Cosmic Geometry in Anishnaabe Textiles»
Publiée par le Saint Louis Art Museum


Une autre ceinture autochtone a été conservée grâce à Andrew Foster.

Ceinture à double chevron recueillie par Andrew Foster lors de son affectation dans la région des grands Lacs
Source: GRASAC



Le Lieutenant Andrew Foster n'est pas le seul Britannique à avoir commémoré son cadeau vestimentaire suite à des rencontres officielles autochtones dans la nouvelle colonie britannique. Une dizaine d'années plus tôt, le lieutenant John Caldwell a conservé son habit qu'il portait lors d'un conseil de guerre inter-nations à Wakeetomike le 17 janvier 1780. À son retour en Irlande, il s'est fait immortaliser dans son accoutrement de chef autochtone.


Portrait du Lieutenant John Caldwell
1780
Source: National Museums Liverpool

Les détails de la photo disponible en ligne ne permettent pas de voir les détails de la ceinture, s'il y en a, ni les détails des jarretières, que nous venons de voir peuvent être aussi sujette à inclure des techniques de fléché. Les jarretières semblent être garnies de rassades.


On voit dans ce portrait toute la symbolique des négociations de paix auxquelles Le lieutenant John Caldwell a participé: le collier de porcelaine dans la main droite, la hache de guerre dans la main gauche et l'habit autochtone pour indiquer qu'il avait un droit de parole lors de ces négociations.

Selon le Musée Canadien de l'Histoire, John Caldwell aurait aussi rapporté avec lui quelques artéfacts tressés/tissés aux doigts qui se trouvent maintenant dans leur collection.

Ceinture de laine avec décoloration volontaire garnies de perles blanches
Attribué à la collection de John Caldwell
Vers 1780
Source Musée Canadien de l'histoire



Ceinture à double chevron
Attribué à la collection de John Caldwell
Vers 1780
Source Musée Canadien de l'histoire


Bandoulière de corne à poudre à triple chevron
Attribué à la collection de John Caldwell
Vers 1780
Source Musée Canadien de l'histoire


Ceinture de laine rouge à bordure verte garnie de rassades blanches
Attribué à la collection de John Caldwell
Vers 1780
Source Musée Canadien de l'histoire

Jarretières de laine rouge et verte garnies de rassades se terminant d'un côté par des franges enroulées de poils de porc-épis avec au bout des cônes métalliques et des poils de cervidé teints
Attribué à la collection de John Caldwell
Vers 1780
Source Musée Canadien de l'histoire





Jarretières de laine bleue bordée de rouge garnies de rassades se terminant d'un côté par des franges enroulées de poils de porc-épis avec au bout des cônes métalliques et des poils de cervidé teints
Attribué à la collection de John Caldwell
Vers 1780
Source Musée Canadien de l'histoire




La prochaine ceinture est plus ancienne et a une histoire bien particulière qui vaut la peine d'être partagée.


Ceinture entre 1700 et 1750, faite de laine, perles et chanvre consistant en trois tresses plates cousues ensemble, l'enchevêtrement des perles dans les tresses produisant un motif.
Longueur: 182.8 cm
Largeur: 7.6 cm
Courtoisie: Pocumtuck Valley Memorial Association's Memorial Hall Museum, Deerfield, MA

Histoire de cette ceinture: Un frère et une soeur, Stephen et Eunice Williams de la Nouvelle-Angleterre ont été pris captifs en 1704 lors du raid sur Deerfield au Massachusetts par les Canadiens. Ils ont été adoptés par une famille de Kannawake (Nation Kanienkehaka). Lorsqu'on leur a offert la possibilité de retourner dans leur colonie, le frère décide d'y retourner mais la soeur reste à Kannawake et épouse un autochtone, Arosen Kanenstehawi. Eunice, et son mari Arosen, offrirent cette ceinture à son frère Stephen, qui est devenu révérend après son retour au Massachusetts. Le révérend Williams conserva précieusement cette ceinture perlée ainsi que les générations qui le suivirent.



Cette ceinture et son histoire démontrent l'utilisation de tressage de laine dans le village des Mohawk de Kannawake, situé un peu au sud de Montréal, au début du XVIIIe siècle. Elle est aussi le symbole que les histoires personnelles individuelles peuvent être aussi touchantes que la grande histoire et sont parfois préservées de manière surprenante comme c'est le cas pour cette ceinture. La couleur brune me fait penser à de la laine de mouton ou de buffalo naturelle. L'utilisation de rassades et de laine tressée dans un contexte autochtone est ici confirmée.


Ce que je retiens de cette exploration des sources autochtones à propos des ceintures aux XVIIe et XVIIIe siècles :
  1. Les Autochtones de l'Amérique du Nord connaissaient les techniques de filage, teinture, tressage/tissage aux doigts avant l'arrivée des Européens avec les poils de buffalos. Le mouton n'est pas le seul fournisseur de laine possible.
  2. Les Autochtones utilisaient des motifs géométriques avec entre autres des pointes de flèches pour décorer des robes de peaux.
  3. L'utilisation de poils de porc-épic teints étaient probablement la principale source de couleur dans les habits autochtones avant l'importation de laine européenne. Les couleurs de ces poils étaient plus riches et soutenues que celles des textiles européens lors de la même période. Le père Pierre-François-Xavier de Charlevoix le 20 octobre 1721 parle aussi de laine teinte en rouge, jaune ou noir de buffalo mise en étoffes pour faire des robes. Il n'est pas impossible que ces même fils teints aient été utilisés pour en faire du tressage/tissage aux doigts de ceintures, jarretières ou courroies.
  4. L'utilisation de perles/rassades répandues dans les mentions de sources de ceintures durant la période de la Nouvelle-France en contexte français/canadien (1/3 de l'inventaire de Kévin Gélinas) démontre bien la volonté d'adaptation et d'échanges interculturels des Français/Canadiens avec les Autochtones de la période coloniale.
  5. La première datation de technique fléchée est, selon ma recherche ici présentée, sur une jarretière autochtone donnée à un officier lors de son service dans la région des Grands Lacs dans la fourchette temporelle de 1763-1790. Quoiqu'il n'est pas impossible que cette jarretière ait été importée des Canadiennes de la vallée du St-Laurent avant d'être cousue avec les autres bandes textiles, il m'apparait plus probable que cette jarretière ait été tressée/tissée aux doigts par une Annishnabe de cette région à partir de laine importée.
Par conséquent, en aucun cas la ceinture fléchée n'est le résultat d'une apparition spontanée entre Canadiens fraîchement conquis dans la vallée du St-Laurent tel que décrit par Mme Monique Genest-Leblanc. Rappelons que la première mention qui allie ceinture et flèche ne date pas de 1798 mais de 1757, dans l'inventaire d'un marchand opérant à la mission du Lac des deux Montagnes. Au mieux, le fléché a été une technique, un produit inventé dans la vallée du St-Laurent et développé pour plaire aux exigences esthétiques des Premières Nations. Sinon, le fléché est une technique autochtone qui a été «plagiée» par les Canadiennes Françaises, toujours pour plaire aux exigences esthétiques autochtones et envies commerciales de la Compagnie du Nord-Ouest et de la Baie d'Hudson après la guerre d'indépendance américaine. Dans les deux cas, il est impossible de retirer la contribution autochtone à la conception de cette technique textile unique à l'Amérique du Nord.

 Cela n'enlève en rien la spécialisation et l'expertise développée par les habitantes dans la région de l'Assomption au cours du XIXe siècle à la demande des compagnies de traite comme La Baie d'Hudson et la Compagnie du Nord-Ouest. Cette demande a mené à l'uniformisation du motif Assomption tel que porté par Bonhomme Carnaval à Québec à chaque hiver depuis quelques décennies.

Plusieurs expositions de la région des Grands Lacs, et aux États-Unis en général, attribuent des artéfacts de ceintures de laine tressées/tissées aux doigts ou fléchées de cette région aux peuples autochtones. Malheureusement, la plupart de ces artéfacts n'ont aucun moyen simple de datation. Mais cette association entre les peuples autochtones et les ceintures de laines fléchées ou tressées/tissées aux doigts est plus importante aux États-Unis qu'au Canada. Je crois que tous les peuples de l'Amérique du Nord qui revendiquent l'invention du fléché, Autochtones, Métis, Québécois et Canadiens-Français ont joué un rôle dans sa perpétuation. Donc voici une diversité de ceintures fléchées ou tressées/tissées aux doigts attribuées aux autochtones.

Ceinture Mohawk
tressage/tissage aux doigts en chevron
Source: National Museum of the American Indian



Ceinture Anishnabee
tressage/tissage aux doigts en flèches nettes
Source: National Museum of the American Indian


Ceinture Anishnaabe 
possiblement en poils de buffalo? garnies de rassages
Source: National Museum of the American Indian



Ceinture iroquoise
Faites de laine et de plusieurs bandes de tête de flèches garnies de rassades cousues les unes aux autres
Source: National Museum of the American Indian


Ceintures Pawnee
exposées au Field Museum de Chicago en 2013
Courtoisie Joseph Gagné




Gros plan d'une ceinture fléchée avec perles
Exposée au Detroit Institute of Art dans la section First Nations en 2025
Photo: Cathrine Barber

Gros plan d'une ceinture Iroquoise garnie de rassade
Source: National Museum of the American Indian

Ceinture fléchée
vers 1765-1766
Source: Musée McCord-Steward

Cette dernière ceinture est la première que je trouve à être formellement datée de la seconde moitié du XVIIIe siècle par un musée et avoir un motif clairement identifiable de fléché. l'utilisation de perles blanches en fait indubitablement un artéfact autochtone. Peut-être que la ceinture de l'inventaire de 1757 avait ce motif? Comment le Musée Steward-McCord a-t-il réalisé la datation de cet artéfact? Ces questions demeurent sans réponses.

J'aimerais terminer cet article avec cette illustration de 1780 envoyée à une famille ducale bavaroise de la part d'un militaire allemand y ayant travaillé comme forestier plus tôt dans sa vie. Cette aquarelle est souvent utilisée pour illustrer les premières ceintures fléchées. Tant les Canadiens que les Autochtones illustrés la portent. Trop souvent, cette illustration a été tronquée de sa partie supérieure pour ne montrer que les habits canadiens.



«Bauern heute von Canada»
«Les paysans/habitants du Canada»
Ancien forestier allemand d'une famille ducale bavaroise remis dans une lettre de 1780
Source: Royal Ontario Museum


Détail des costumes autochtones de «Bauern heute von Canada»
«Les paysans/habitants du Canada»
Ancien forestier allemand d'une famille ducale bavaroise remis dans une lettre de 1780
Source: Royal Ontario Museum


Deux des autochtones illustrés portent une ceinture de laine colorée. Encore une fois, le style de dessin ne permet pas d'identifier la technique utilisée pour la fabrication de ces ceintures.

Détail des costumes canadiens «Bauern heute von Canada»
«Les paysans/habitants du Canada»
Ancien forestier allemand d'une famille ducale bavaroise remis dans une lettre de 1780
Source: Royal Ontario Museum


J'aimerais remercier Kévin Gélinas, Joseph Gagné, Kris Daman, Christine Landry Matamoros, pour leur aide à la réalisation de cet article. Un merci particulier à Raechel Katherine Ingram et Gilbert Desmarais pour leur lecture en tant que membre des Premières Nations. Merci à Un immense merci à Michel Thévenin pour son support durant mes périodes de rédaction et sa correction orthographique.


Mlle Canadienne

samedi 20 juin 2026

3- Ceinture fléchée: l'utilisations des matières indigènes à l'Amérique du Nord par les Autochtones

 Bonjour,


C'est avec une certaine crainte que j'aborde cet article par rapport à la ceinture fléchée et aux Autochtones. Je suis allochtone et je crains de faire du «whitesplaining» en m'attardant à l'interprétation de la culture textile autochtone. J'espère sincèrement que mon intention de remettre en valeur l'influence des Autochtones sera démontrée et suffisante en elle-même. 

Encore une fois, puisqu'il s'agit de citer des sources d'époque à propos des peuples des Premières Nations d'Amérique du Nord, je tiens à renouveler cet avertissement. Ces textes utilisent des termes qui, aujourd'hui, sont inexacts comme  «indiens» ou péjoratifs comme «sauvages».  Je veux simplement aviser le lecteur de leur présence, inaltérable pour préserver la véracité historique des textes originaux. Cependant, l'utilisation de ces termes en description des sources historiques n'est pas une adhésion aux valeurs qu'ils peuvent véhiculer.

Pour rappel, j'ai déterminé dans mon premier article qu'il existe un vide lexical en français ou en anglais pour évoquer la technique précurseure du fléché, les mots de tressage et tissage aux doigts étant à la fois proches et distincts de la réalité évoquée, j'utilise les deux de manière interchangeable.

Je croyais faire seulement un article sur les perspectives autochtones mais devant l'ampleur de mes recherches deux seront nécessaires. Le premier, celui-ci se penchera sur l'utilisation de poils de bison et piquants de porc-épic dans les sources écrites et artéfacts. Il abordera aussi brièvement le cas particulier des colliers de porcelaine.

Je trouve intéressant de commencer cet article avec la représentation visuelle que Louis XIV a eu de la Nouvelle-France en grandissant.

Carte de la Nouvelle-France
tirée d'un jeu de géographie fait à l'intention de l'éducation de Louis XIV
Source: Les musées de la ville de Paris

Il s'agit d'une vision fantasmée de ces terres lointaines peuplées de légendes que sont les Amériques. Qu'avons-nous pour déterminer la mode des Autochtones d'avant et de pendant la période de la Nouvelle-France? Des écrits de la part des Européens colonisateurs avec leur vision du monde judéo-chrétien, des illustrations de ces mêmes colonisateurs et de trop rares artéfacts qui leur ont survécu... C'est en connaissance de ces biais qu'il faut entamer des recherches à propos des Premiers Peuples, ici plus particulièrement de leurs pratiques vestimentaires.

Dans le  livre « une jolie cinture à flesche» de Monique Genest-Leblanc, le chapitre sur les modes vestimentaires autochtones m'a laissé perplexe pour déterminer que les Autochtones n'ont pas contribué à l'apparition de la ceinture fléchée.  D'un côté, Mme Genest-Leblanc a systématiquement exclu les mentions concernant les colliers de porcelaine (wampums) et les ceintures brodées de poils de porc-épic de son analyse, cherchant exclusivement des preuves de filage de laine, d'utilisation de laine et de tissage/tressage dans les mentions autochtones.  Je crois au contraire qu'il est nécessaire de les inclure dans une vision plus large, a fortiori depuis que Kévin Gélinas a montré qu'un tiers des ceintures canadiennes mentionnées dans les archives sont des ceintures de laine (attribut européen) garnies de rassades (attribut autochtone). De plus, les quelques mentions détaillées des ceintures garnies de porc-épic associent ces poils à une base de laine, toujours dans des inventaires canadiens/colonisateurs européens français. 

D'un autre côté, Mme Genest-Leblanc souligne que le premier portrait montrant une technique de fléché clairement identifiable provient du héros mohawk Thayendanega, aussi appelé par les Européens Joseph Brant, vers 1807, soit près d'une décennie après les mentions écrites de «cinture à flesches» de 1798 mais cinquante ans après la mention trouvée par Kévin Gélinas de « ceinture par flèche» de 1757. On y voit une courroie mince, environ un pouce de large, des flèches centrales rouges, bordées de blanc et de bleu.

Artiste: William Berczy
Détail du portrait de Thayendanegea (Joseph Brant)
Vers 1807
Source: Musée des Beaux-Arts du Canada


Ce qui me rend le plus perplexe c'est l'absence de lien franc entre les Canadien-Français et le Mohawk. Joseph Brant est un allié britannique de la première heure. À quinze ans, lors de la guerre de Sept Ans ou la guerre de la Conquête, il participa à la tentative d'invasion du Canada par James Abercromby, un Britannique, en 1758 au Lac Champlain et participa à la prise du fort Niagara en 1759. Il se rendit à Montréal en 1760 pour l'assiéger sous les ordres du général Amherst. S'étant fait remarquer pour son intelligence, il est parrainé pour être éduqué auprès du révérend Eleazar Wheelock à Lebanon, dans l'actuel Connecticut. Son éducation sera écourtée en raison de la guerre de Pontiac dès 1763, sa famille ne voyant pas d'un bon oeil qu'il fréquente des Anglais. Il demeurera toutefois un fidèle allié britannique. Il retourne à Montréal en 1775 avant de partir à l'automne de cette année-là pour la Grande-Bretagne et y agir comme représentant des Six-Nations, aux côtés d'autres alliés autochtones. Lors de ce même voyage, le colonel Guy Johnson commémore sa nomination de superintendant de la «confédération iroquoise» aux côtés du chef mohawk Karonghyontye.

Colonel Guy Johnson and Karonghyontye ( Captain David Hill)
artiste: Benjamin West
Date 1776
Source:National Gallery of Art

Détail des courroies du chef Mohawk Karonghyontye ( Captain David Hill)
artiste: Benjamin West
Date 1776
Source:National Gallery of Art


Joseph Brant, l'homme au premier portrait montrant une technique de fléché identifiable, participa activement à la guerre d'Indépendance américaine aux côtés des Britanniques entre 1776 et 1785, persuadé que la protection des territoires iroquois devait passer par leur alliance avec les Britanniques. Il fut amèrement déçu de son voyage de 1785 fait pour consolider l'alliance britannique avec les Iroquois. La couronne britannique leur recommanda calme et modération en plus d'une attitude pacifique pour faire valoir leurs droits ancestraux auprès du gouvernement des États-Unis nouvellement formé. Autrement dit aucun support militaire en cas d'un conflit armé anticipé... Il m'apparait étrange que la première représentation claire d'un motif à flèche soit d'abord sur une courroie et non sur une ceinture, ensuite d'un Mohawk allié des Britanniques sans lien avec les postes de traite établis par les Français et Canadiens durant la Nouvelle-France.

Tout cela additionné au fait que le tiers des ceintures canadiennes entre 1723 à 1764 trouvées par Kévin Gélinas avaient des rassades, des décorations de perles de verre, souvent blanches, prisées par les Autochtones mais relativement boudées par les Européens de la même période. Quelques-unes de ces ceintures sont décrites comme des «ceintures sauvages», d'autres sont de poils de buffalo, d'autres encore sont de laine garnie de piquants de porc-épic.

Pour ce qui est d'une preuve de la présence de savoirs textiles chez les peuples autochtones, le récollet Louis Hennepin en parle dans son «curieux Voyage» édité en 1704 dans le chapitre XXX qui parle de la chasse au taureau et à la vache sauvage (buffalo) dans la région des Grands Lacs et de ce qu'on peut en tirer. Louis Hennepin a traversé l'Atlantique en 1676.

Les femmes «sauvages» filent au fuseau la laine de ces boeufs (buffalo)
Louis Hennepin
Édité chez PierreVander à Leide en 1704
page 190
Source: BANQ numérique



 Un peu plus tard, c'est le père Pierre-François-Xavier de Charlevoix qui décrit les ouvrages des femmes autochtones aux pages 333-334  de l' «Histoire et description générale de la Nouvelle France : avec le Journal historique d'un voyage fait par ordre du Roi dans l'Amérique Septentrionale, Tome III» dans la 23e lettre intitulée «Suite au caractère des sauvages et de leur manière de vivre» du 8 août 1721 écrite aux bords de la rivière St-François, comme ceci:

«Les petits ouvrages des Femmes , & ce qui les occupe ordinairement dans les Cabannes, sont de faire du Fil des pellicules intérieures de l’écorce d’un Arbre, qu’on appelle le Bois Blanc y & elles le travaillent à peu près, comme on fait parmi nous celui de Chanvre. Ce font encore les Femmes, qui font les teintures : elles travaillent aussi à plusieurs ouvrages d’écorce , où elles font de petites figures avec du poil de PorcEpi ; elles font de petites Tasses, ou autres Ustencilles de bois, elles peignent & brodent des Peaux de Chevreuils, elles tricotent des ceintures & des jarretières avec de la Laine de Bœuf.»

On y parle de filage ressemblant au chanvre (matière dont on tire, en Europe, aussi bien des toiles solides que des rudes cordages), de teinture, de broderie de poils de porc-épic et même de tricot de laine de boeuf (buffalo)! Quoiqu'il n'est pas impossible que les ceintures et jarretières aient été tricotées, il me semble plus probable que l'auteur ait utilisé ce mot pour désigner une action manuelle de tressage/tissage aux doigts, montrant plus possiblement une certaine méconnaissance des travaux textiles dits féminins. Je reviendrai dans mon dernier article sur les multiples biais d'interprétations possible des sources écrites.

J'ai trouvé dans les collections du Musée du Quai Branly Jacques Chirac des jarretières et une ceinture de laine de bison datés du 18e siècle! La laine est bien noire, ce qui coincide drôlement avec la couleur dominante de l'inventaire des ceintures de Kévin Gélinas, le noir dans son deuxième livre: «Frontier soldiers of New France Volume 2»  Cette dominante du noir serait donc du fait de la couleur naturelle du poil de buffalo, la faisant en Amérique du Nord la couleur la plus abordable pour la laine. Il s'agit d'un indice, non une confirmation, de l'hypothèse que les Canadiens cherchaient à imiter les Autochtones dans leur choix de ceinture pour la couleur dominante du noir, en plus de l'utilisation de rassades.

Jarretières de laine de bison garnies de rassades avec franges entourées de piquants de porc-épic se terminant par des cônes de fer blanc et des poils de ruminant teints
Région des Grands Lacs
Wyandot
XVIIIe siècle
Source: Musée du Quai Branly Jacques Chirac

Détail montrant le tissage des jarretières de laine de bison garnies de rassades 
Région des Grands Lacs
Wyandot
XVIIIe siècle
Source: Musée du Quai Branly Jacques Chirac

Je crois deviner un agencement en diagonale typique du tressage/tissage aux doigts surtout en regardant les bordures brunes de la jarretière. Les fils ne sont pas visibles sur toute leur longueur comme pour une tresse classique. Puisqu'un fil brun est visible autour de la plupart des perles de verre, il semble que les rassades aient été cousues en deuxième lieu et non incorporées au moment du tressage/tissage aux doigts. Cette jarretière semble être faite avec la technique du tressage/tissage au doigts mais n'est pas du fléché.





Ceinture ou écharpe de laine de bison
Région des Grands Lacs
Wyandot
XVIIIe siècle
Source: Musée du Quai Branly Jacques Chirac



Détail de la ceinture ou écharpe de laine de bison
Région des Grands Lacs
Wyandot
XVIIIe siècle
Source: Musée du Quai Branly Jacques Chirac

L'enchevêtrement des fils de cette ceinture est beaucoup plus lâche que pour celui des jarretières! Et les fils me semblent également beaucoup plus fins. Sans en être certaine, il me semble que la technique ici ressemble plus à une tresse ordinaire et non à du tressage/tissage aux doigts. Avec un enchevêtrement aussi lâche, je peux comprendre pourquoi le père Charlevoix parlait de tricoter des jarretières et ceintures en laine de bison, surtout s'il n'a vu que le résultat final et non le processus de fabrication. En regardant le produit fini, il est aisé d'imaginer que cette ceinture a été tricotée lâche plutôt que tressée lâche.

Ceinture très possiblement en laine de buffalo garnie de rassades avec franges entourées de piquants de porc-épic se terminant par des cônes de fer blanc et des poils de ruminant teints
Non daté
Source: British Museum



Non seulement des sources écrites du XVIIe siècle nous attestent de la capacité des femmes autochtones de la région des Grands Lacs de filer la laine des buffalos, de précieux artéfacts attestant de cette pratique ont survécu jusqu'à nous! Ce qui me fait réfléchir: ce n'est pas que les Autochtones d'Amérique du Nord ne connaissaient pas la pratique textile, comme le démontrent ces sources, ils la connaissaient à petite échelle seulement. L'apport des Européens sera surtout de rendre disponible une grande variété et une encore plus grande quantité de textiles à leur disposition, dont les précieux fils de laine pour le tressage/tissage aux doigts qui se transformera en fléché à un moment dans le temps encore indéterminé par mes recherches.


La 28e lettre du même ouvrage du père Pierre-François-Xavier de Charlevoix, écrite aux Kaskasquias ( près du fort de Chartres dans l'Illinois actuel) le 20 octobre 1721:

«Les Illinois de leur côté travaillent à la terre à leur manière , & sont fort laborieux. Ils nourrissent aussi des Volailles , qu’ils vendent aux François. Leurs Femmes sont assez adroites ; elles filent la laine des Bœufs, & la rendent aussi fine que celle des Moutons d’Angleterre , quelquefois même on la prendroit pour de la Soye. Elles en fabriquent des Etoffes, qu’elles teignent en noir, en jaune,& en rouge foncée. Elles s’en font des Robes , qu’elles cousent avec du fil de nerfs de Chevreuils. La maniéré , dont elles font ce fil est très-simple. Quand le nerf de Chevreuil eft bien décharné , elles le mettent au Soleil pendant deux jours ; quand il est sec , elles le battent, & elles en tirent fans peine un fil aussi blanc & aussi fin que celui de Malines , & beaucoup plus fort.»

Non seulement les femmes Illinois ne produisent-elles pas des fils de laine de buffalos, elles les transforment en étoffe qu'elles teignent. Les fils produits sont parfois si fins qu'on les prendrait même pour de la soie! Parle-t-on encore de jarretières et de ceintures lorsqu'on parle d'étoffe ou bien de tissage au métier? Pourrait-on assembler des bandes de tressage/tissage aux doigts pour en faire des robes?  Encore des questions sans réponse... 



Le père récollet Gabriel Sagard écrit dès 1632 ses observations au pays des Hurons. Quelques unes ont trait à l'esthétisme et l'habillement et méritent d'être soulignées.



Extrait descriptifs des accoutrements féminins chez les hurons à propos de ceintures de porc-épic «teints en rouge cramoisi et fort proprement tissues»...
Sagard, Gabriel, Le grand voyage du pays des Hurons [...], A Paris, chez Denys Moreau., 1632, 1 ressource en ligne (380, 12, [146] p.),
page
Collections de BAnQ.
Source: BaNQ numérique

Doit-on comprendre que les ceintures sont tissées ou bien que les poils de porc-épic sont tissés par-dessus? La construction de la phrase ne me permet pas de choisir entre l'une ou l'autre de ces interprétations.  Pour l'instant, interprétons cette phrase comme si elle indiquait que ce sont les poils qui sont entrecroisés, donnant l'impression d'être proprement tissés ensemble et placés sur un support, possiblement de cuir.


Extrait descriptifs des ouvrages de femmes huronnes
Sagard, Gabriel, Le grand voyage du pays des Hurons [...], A Paris, chez Denys Moreau., 1632, 1 ressource en ligne (380, 12, [146] p.),
page 132
 Collections de BAnQ.
Source: BaNQ numérique

Gabriel Sagard mentionne la fabrication d'écharpes, terme parfois utilisé pour désigner des ceintures mais qui pourrait aussi désigner une courroie d'épaule comme pour le portrait de Joseph Brant dans sa description des ouvrages des femmes. Les couleurs, rouge, noir, blanc et bleu des poils de porc-épic semblent si vives au récollet que les textiles européens ne s'y comparent pas aux dires du récollet. Les poils de porc-épic ici sont décrits comme une décoration d'un sac à pétun, («tabac, herbe dont les feüilles sont fort grandes, qu’on fait secher pour prendre en fumée, ou pour mascher, ou qu’on met en poudre pour prendre par le nez.»)

Sac à tabac
Haudenosaunee de la Vallée du St-Laurent
Peau et piquants de porc-épic
18e siècle
Source: Musée du Quai Branly Jacques Chirac




Une grande inconnue pour moi avant de commencer cet article était les décorations de porc-épic. J'avais en tête des broderies denses couvrant complètement le tissu ou le cuir situé dessous mais les artéfacts trouvés ne concordent pas entièrement avec cet a priori. L'exploration de cette technique m'apparait nécessaire afin de voir s'il existe des parallèles à faire entre les ceintures colorées de porc-épic et les ceintures de laine colorées tressées/tissées aux doigts.

Kévin Gélinas m'a partagé ce manuscrit, traitant des animaux à quatre pieds terrestres et amphibies qui se trouvent dans les Indes occidentales de l'Amérique Septentrionale d'un dénommé Louis Nicolas. Gallica indique que ce traité a été écrit au XVIIIe siècle, cependant la revue Cap-aux-Diamants a récemment dédié une édition complète sur Louis Nicolas  et son Codex Canadiensis acquis par le Gilcrease Museum. Le numéro de la revue nous informe que Louis Nicolas meurt vers 1682. Son voyage en Nouvelle-France commence en 1664 et se termine en 1675. Durant cette période il aura visité la Nouvelle-France d'est, à Sept-Iles sur la Côte-Nord, en ouest, à Chagouamignon sur le Lac Supérieur, et déclarant même avoir visité la Virginie au sud! 

Aussi me suis-je appliquée à transcrire tout le chapitre sur les porc-épic commençant à la page 16: 


Chap. Porc-épic


Le porc épic est un animal à ongles griffés. Il monte sur les arbres pour en ronger les écorces et les pèlent entièrement ceux qu’il aime et les fait par conséquent mourir. Il est laid comme certains diables qu’on peint dans les tableaux ou l’on nous représente l’enfer. Ils y en a des gros de petits & de médiocres. Il a la tête grosse et ronde, les yeux porcelains, le nez gros et cameux, l’oreille rase tout de poils long et hispide sous lequel il cache un autre certain gros poil blanc et noir, et je ne le saurais mieux comparer qu’aux piquerons d’un hérisson. Il a tout le corps mal fait, les jambes courtes et les pieds garnis de grosses griffes bien arquées, la queue est grosse assez longue et au bout semble avoir été coupée.


Il habite dans les trous de roches. Les [idenap?] chiens sauvages donnent dessus avec violence: mais bien lorsqu’on les entends crier lorsqu’on après avoir mordu l’animal, ils se sont fait piqués et perdu [lay lagente?] et qu’ils sont après dardés de partout du poil que cet animal chasse de son corps et le lance aussi avec vigueur sur le chien qui l’incommode quelquefois élans que si l’on maitre ou maitresse n’a soin de lui tirer bientôt ce poil, le chien en meurt infailliblement étant pénétré [tour à tour?] de ce même poil qui s’insinue insensiblement dans la chair jusqu’à ce qu’il ne paraît plus et ainsi il traverse tout le corps. J’ai vu des sauvages bien blessés de ces piquerons et souffrir de douleurs fort aigües jusqu’à ce que le poil qui leur était entré dans la cuisse peut sortir qu’avec de la douleur ne cesse point que cela ne soit sorti.


Ce même poil qui est si malin est d’un grand usage parmi nos sauvages qui l’ayant mis en teinture avec diverses racines qui font des couleurs jaunes, violettes, noires, rougeâtre et parfaitement rouges qu’il n’y a point d’écarlate si beau ni plus éclatant que celui qu’on voit dans plusieurs des beaux et des rares ouvrages que les femmes sauvagesses font.


Elles en font des tours de vestes précieux aussi bien qu’un autre certain ouvrage admirable où l'on voit 100 belles figures différentes ces ouvrages sont de prix parmi les barbares. On voit mille petites gentillesse aux souliers, aux bas {possiblement mitasses}, brayets, robes de castor, ceintures de deux ou trois façon, justaucorps, sac à pétun, sacs de conseils si rare et si précieux qu’on peut dire sans mentir( materiam superabat opus {citation latine} ) que l’ouvrage surpasse mille et mille fois la matière du poil de porc-épic qui [ d'en soi ?] est certainement une chose vile mais mise en ouvrage l’on peut dire que c’est quelque chose de beau. Est-ce que tous nos brodeurs ne sauraient pas faire des ouvrages, des dessins, ni plus beaux, plus justes. J’ai vue des couronnes faites de cette matière que de monarques n’auraient pas dédaignés de mettre sur leur tête non plus que les courtisans les plus propres n’auraient pas faits difficulté de séparer de certains ceinturons ou baudriers que j’ai vue faire par une sauvagesse le même baudrier fut présenté à un gouverneur du Canada qui puisse un jour fera gloire de le faire paraître à son côté au milieu de la cour; en vérité un prince estimerait cela tout de même que certaines [vanés?] ceintures qu’on fait dans nos bois propre à prendre un [manchon?] au col ceux qui en ont en France comme une chose assez rare pourrons bien confirmer ceci.


Cependant que nos sauvagesse viendront de la chasse avec plusieurs porc-épic ( c’est la chasse des femmes) et qu’elles tireront et choisiront sur l’animal le poil qui leur sera propre pour leur beaux ouvrages, et qu’elles grilleront le reste et le racleront avec un couteau( comme on racle les cochon en France) le porc-épic qui sans la brûlure capable de donner mal de tête à ces cerveaux faibles qui n’aiment que la senteur du musc ou de la livèche.


Si cet animal était pelé avec de l’eau chaude, il n’y a point de cochon de lait qui fusse meilleur ni plus blanc que le porc-épic qui est d’un goût exquis et délicat lorsqu’il est préparé à la française et mangé un peu mieux cuit et plus proprement que ne le préparent les sauvages. Kak - c’est le nom que notre nation donne à cet animal et à son poil kaouiak.

 

Je suis des plus étonnée d'apprendre que la chasse au porc-épic est considérée comme une activité féminine! Contrairement à ce qu'ont dit plusieurs manuels de survie dans le passé, il n'est pas recommandé de manger de la viande de porc-épic crue car ils peuvent être atteints de tularémie. Le Bioparc de la Gaspésie nous avertit que cette maladie se transmet à l'homme en consommant de la viande mal cuite ou en transmission directe s'il y a contact entre une plaie et la viande de l'animal.

Illustration d'un porc-épic
tiré du Codex Canadensis
Source: Gilcrease Museum

 

L'auteur Louis Nicolas tient des propos des plus élogieux à propos de l'utilisation décorative des poils de porc-épic par les Autochtones sur leurs vêtements. Même si les piquants en soi le répugne, les disant vils, il encense les décorations qu'ils produisent. Il croit que les couronnes faites de ces poils sont dignes des monarques et des princes (d'Europe), qu'aucun courtisan ne se séparerait de tels ouvrages qu'avec de grands regrets!

Aussi Louis Nicolas parle de deux ou trois façons de faire des ceintures, ou du moins c'est la manière dont j'interprète le «ceintures de deux ou trois façons» dans l'énumération des objets pouvant être brodés de poils de porc-épic.

 Ce n'est pas la première source de cet article qui met l'emphase sur la vivacité des couleurs des ceintures de porc-épic. Ces mocassins merveilleusement bien préservés nous montrent tout l'éclat que peuvent avoir les piquants de porc-épic teints.

Mocassins d'origine HuronWendat
vers 1800
Source: National Museum of the American Indian

Le temps a toutefois fait son oeuvre sur la plupart des artéfacts ayant survécu, la majorité des coloris des poils de porc-épic ont perdu de leur lustre avec leurs trois siècles d'existence.


Mocassin de peau de bison, richement décoré de poils de porc épic teints
Objibwa de la région des Grands Lacs
Début 18e siècle
Source Musée du Quai Branly Jacques Chirac


Gaine de couteau décoré de poils de porc-épic teints
1740-1780
Source: Musée McCord Stewart


Les poils de porc-épic sont façonnés ici de manière à ressembler à de minuscules perles.


Mocassin alliant décoration de piquants de porc-épic et rassade ( perle de verre)
Haudenosaunee
Milieu XVIIIe siècle
Source Musée du Quai Branly Jacques Chirac


J'admire plus que tout la technique permettant de créer des micro-triangles avec les poils. Un motif qui me fait très vaguement penser au motif de « flèche nette» ou «flamme» des techniques de fléché.


Sac à tabac? iroquois
Vers 1800
Source MET Museum


Sac à tabac peint et décoré de poils de porc-épic
Objibwa de la région des Grands Lacs
Début 18e siècle
Source Musée du Quai Branly Jacques Chirac

On voit sur ce sac l'utilisation de peinture pour réaliser des flèches et le motif chevron fait en poils de porc-épic. Ce sac montre que le motif de flèche est présent dans l'art autochtone avant l'apparition de sources écrites de ceinture fléchées.

L'usage de flèches en peinture vestimentaire apparait dans quelques robes de peaux peintes dans les collections du Musée Quai Branly Jacques Chirac.

Détail d'une robe peinte
Illinois
XVIIIe siècle
Source Musée du Quai Branly Jacques Chirac

robe peinte
Illinois
XVIIIe siècle
Source Musée du Quai Branly Jacques Chirac

Détail d'une robe peinte
Quapaw
XVIIIe siècle
Source Musée du Quai Branly Jacques Chirac


Détail d'une robe peinte
Assiniboine
XVIIIe siècle
Source Musée du Quai Branly Jacques Chirac


Sac d'épaule?
Annishnabee
Vers 1780
Source:MET Museum 

Ce sac à porter à l'épaule possède à lui seul trois types de décorations à l'aide de poils de porc-épic. Aux bordures supérieures et inférieures, la fine ligne en zigzag blanche est faite avec un poil non teint cousu à même le sac, un tissage au métier a permis de faire les panneaux décoratifs du devant du sac et la bandoulière est faite de lanières de cuir autour desquelles, toujours par paires alternées, l'artisane a enroulé ses piquants teints, créant une forme de tissage en filet. Ce motif particulier de la bandoulière fut abandonné au cours du XIXe siècle nous informe le MET Museum.



Détail d'un sac d'épaule?
Annishnabee
Vers 1780
Source:MET Museum 

La diagonale induite par la sélection des couleurs des piquants de porc-épic n'est pas sans rappeler le motif demi-chevron du tressage/tissage au doigt... La même technique d'enroulement de poils pour une sangle peut être admirée dans cet ensemble de couteau de cou avec sa gaine.

Couteau de cou avec sa gaine
Région des Plaines et des Grands Lacs
Vers 1750
Source Musée du Quai Branly Jacques Chirac

Détail de couteau de cou avec sa gaine
Région des Plaines et des Grands Lacs
Vers 1750
Source Musée du Quai Branly Jacques Chirac

L'alternance des couleurs en triangles sur la sangle me fait vivement penser aux chevrons la technique de tressage/tissage aux doigts avec laine.

La même technique peut être vue sur ces ceintures sans estimation de date de création, les informations du MET Museum me permettent de les estimer à avant les années 1800.

Ceinture piquants de porc-épic
région du St-Laurent
date indéterminée
Source Musée du Quai Branly Jacques Chirac



Ceinture en piquants de porc-épic enroulés avec des franges se terminant par des cônes de fer blanc et des poils de cervidé
Fin XVIIIe siècle
Source: Musée Canadien de l'Histoire


Le site GRASAC Sharing platform possède des photos de proximité de cet artéfact impressionnants.
 
Source: GRASAC Sharing platform 

Il existe des ceintures qui ne semblent être que des franges enroulées de piquants de porc-épic.

Ceinture de poils de porc-épic
de la collection «Arthur Speyer Indian Artifact»
photographiée en 1975
Source: Musée Canadien de l'Histoire


Comme le montrent les derniers artéfacts, l'utilisation de poils de porc-épic produit des effets variés selon comment ils sont appliqués! Il existe encore quelques ceintures entièrement fabriquées de poils de porc-épic posé à plat en petits triangles luisants comme pour la première paire de mocassins, elles sont disséminées dans les collections muséales.


Ceinture de poils de porc-épic
Provenant de la collection de Sir Han Sloane amassés entre 1680 et 1750
Source: British Museum


Ceinturon-porte-épée de poils de porc-épic
1760-1770
Source: Musée Canadien de l'histoire



Prenons une pause nécessaire pour vous instruire sur ce que vous vous apprêtez à voir.

En 1780, le cabinet de curiosité du Britannique Sir Ashton Lever s'apprêtait à être démantelé et vendu pièce par pièce dans une loterie pour des raisons financières. Il eut toutefois l'idée de génie de faire appel à une artiste peintre, Sarah Stone, pour peindre chacun de ses artéfacts et garder une trace des objets qui ont fait partie de sa collection personnelle. Ami de James Cook, Sir Ashton Lever avait nombre d'artéfacts qui provenaient de partout sur la planète, y compris de l'Amérique du Nord. Le désavantage est que ce sont mes connaissances générales qui me permettent de supposer que les objets sélectionnés ici viennent bien du Nouveau Monde dans sa partie septentrionale. L'avantage, c'est que nous savons que ces objets ont été acquis au plus tard en 1780, ce qui nous donne une limite temporelle claire de leur fabrication. J'ai l'intuition que la majorité de ces objets proviennent plutôt de la Guerre de Sept Ans que de la Guerre d'Indépendance américaine puisque cette dernière n'est pas encore terminée lors de la mise en vente de ces objets, croyant peut-être à tord que la majorité des Britanniques restèrent sur le nouveau continent jusqu'à la fin du conflit, leurs effets personnels également. De plus, si 1780 est l'année qui officialise une banqueroute personnelle pour Sir Ashton Lever, il me semble que les années précédant celles-ci ne devaient pas contenir de dépenses en acquisition d'artéfact supplémentaires. Mais tout ceci ne sont que des suppositions personnelles, une recherche plus poussée serait nécessaire pour valider ou invalider mes intuitions.

Cette aquarelle montre le détail de ce qui me semble être une ceinture de piquants de porc-épic teints, assemblés artistement en géométrie répétitive, recouvrant l'entièreté de la ceinture. Considérant le travail immense que la fabrication de telles ceintures doit nécessiter, autant sinon plus qu'une ceinture fléchée dite Assomption du XXe siècle, on peut imaginer qu'elles étaient plus dispendieuses que celles de laine seulement «garnies de porc-épic» évoquées par Kévin Gélinas et par conséquent plus rares.


Dessin de Sarah Stone montrant un artéfact nord-américain de la collection de Sir Ashton Lever
Illustration de 1780
Source: British Museum



Dessin de Sarah Stone montrant un artéfact nord-américain de la collection de Sir Ashton Lever
Illustration de 1780
Source: British Museum

Ce dessin, bien qu'ayant des couleurs que j'avais rarement vues sur des artéfacts autochtones nord-américains peut être attribué à la Nation Anishnaabe comme la jarretière suivante des collections du Musée Canadien de l'Histoire:


Jarretière de piquants de porc-épic avec franges
Anishnaabe
vers 1780
attribué à la collection John Caldwell
Source: Musée Canadien de l'Histoire



Dessin de Sarah Stone montrant un artéfact nord-américain de la collection de Sir Ashton Lever
Illustration de 1780
Source: British Museum

Cette dernière illustration montre bien ce que les textes d'époque en français appellent des colliers de porcelaines. Les anglophones les appellent plutôt des « wampum belts».

Je voudrais faire une petite digression sur les colliers de porcelaine. Leurs formes, provenance et utilisation diplomatique par le comte de Frontenac sont longuement discutées dans l'«Histoire de l'Amérique septentrionale» de Claude-Charles Le Roy de la Potherie paru en 1722.


 Histoire de l'Amérique septentrionale... Tome 1
Claude-Charles Le Roy de Bacqueville de La Potherie,
1722 
Source: Gallica

Il s'agit de perles tubulaires fabriquées avec le nacre d'un coquillage «mercenaria mercenaria» de son nom latin, palourde américaine de son nom officiel en français et aussi appelé «clam» «coque» ou «mye» de façon populaire. Les anglophones nomment ce mollusque le «quahog». Jonathan Lainey, dans son livre de 2004 «La monnaie des sauvages», mentionne à la page 12 d'autres coquillages pouvant produire des perles de wampums tels que le colunella, le Fulgur carica et le Pirula spicata.  Toujours dans le même livre à la page 18, Lynn Ceci évalue la cadence de production avec des outils de métal à 42 perles blanches ou 21 perles violettes pour un seul artisan. Je n'ai pas trouvé de mentions avec des outils disponibles avant la rencontre avec le métal européen. Ce temps de fabrication relativement élevé par rapport aux poils de porc-épic en a fait un matériel extrêmement précieux aux yeux de tous les Autochtones de l'Amérique du Nord. Ils étaient la matérialisation de la parole et les motifs étaient un aide-mémoire au discours officiel de leur Nation. Pour plus d'informations sur les colliers de porcelaines, je vous invite à visiter le site de l'exposition « Wampum: perles de diplomatie» du musée McCord Steward, ou à lire le livre de Jonathan Lainey«La monnaie des sauvages» .

J'ai longtemps cru que les illustrations suivantes étaient des colliers de porcelaines en guise de ceinture. Je réalise aujourd'hui qu'il s'agit fort possiblement de ceintures de porc-épic au vu des couleurs et aussi de la puissance symbolique des colliers de porcelaines. Je ne crois pas qu'un individu ait risqué de perdre, briser ou endommager la parole diplomatique de son peuple en la portant comme un vêtement ordinaire. Suite à cette réalisation de ma part, je ne m'éterniserai pas sur la description de ces «wampums». Je souhaite simplement souligner que l'agencement des colliers de porcelaine peut s'apparenter à une forme de tissage de perles, contredisant l'idée que les Autochtones ne tissaient pas avant l'arrivée des Européens en Amérique du Nord. Aussi, les agencements géométriques que les ceintures de piquants de porc-épic peuvent ressembler à ceux des perles tubulaires des colliers de porcelaines.


Etowaucum, Roi de la Nation de la Rivière, Mohican
Artiste: John Verselst
1710



Sagayenkwaraton, Roi des Maquas, Iroquois
Artiste: John Verselst
1710
Bibliothèque et Archives Canada




Tejonihokarawa (baptisé Hendrick). Nommé Tee Yee Neen Ho Ga, Emperor of the Six Nation, Iroquois
Artiste: John Verselst
1710
Bibliothèque et Archives Canada

On voit la différence ici entre le «collier de porcelaine» (wampum) en violet et blanc que Tejonihokarawa tient en main avec la ceinture à trois couleurs noir, blanc et rouge très possiblement en piquants de porc-épic.

«Sauvage» Nepising en Canada
1717
Source: Library of Congress

Ici aussi, l'utilisation des couleurs noir et jaune laisse penser que les ceintures sont faites de poils de porc-épic teints.

Je continue avec un autre portrait d'Autochtones fait durant la période de la Nouvelle-France.

Allié des Français installé à l'Ile aux tourtes, possiblement Nepising
1732
Source: Library of Congress 



Cet allié des français a adopté le port de capot à la canadienne. Malheureusement, il n'y a pas vraiment de détails pour la ceinture dont les franges sont inexistantes.


Terminons ce tour d'horizons des portraits autochtones par cette aquarelle datant de la fin du XVIIIe siècle.

«A plan of the inhabited part of the Province of Quebec»
Illustration de l'Enseigne James Peachey
vers 1785
Source: Bibliothèque et Archives Canada


Cette aquarelle illustre avec un bon niveau de réalisme les vêtements autochtones, possiblement de la Nation MicMac ou de la Nation Abénaquise. Les deux hommes portent des ceintures de poils de porc-épic croisées sur la poitrine et pour l'homme à droite, en bandeau sur la tête. L'homme au centre semble porter une ceinture de laine colorée dont les franges se terminent par des cônes métalliques et des touffes de poils de cervidé teints, décoration souvent illustrée dans cet article. Par contre, comme c'est trop souvent le cas, il est impossible si cette ceinture est fléchée ou simplement tressée/tissée aux doigts. Ce type de ceinture sera l'objet de mon prochain article: les ceintures de laine européennes fabriquées en contexte autochtone.


Ce que je retiens de cette première exploration des sources autochtones à propos de l'exploitations des matières indigènes à l'Amérique du Nord aux XVIIe et XVIIIe siècles :

  1. Les Autochtones de l'Amérique du Nord connaissaient les techniques de filage, teinture, tressage/tissage aux doigts avant l'arrivée des Européens avec les poils de buffalos. Le mouton n'est pas le seul fournisseur de laine possible. Le jésuite Louis Hennepin en atteste en relatant son expérience nord-américaine de la fin du XVIIe siècle dans un livre publié en 1704.

  2. Les Autochtones utilisaient des motifs géométriques avec entre autres des pointes de flèches pour décorer des robes de peaux avec une peinture. La peinture est un médium, contrairement au tissage, qui n'impose pas de contrainte. Ces motifs linéaires et géométriques sont par conséquents importants pour ces peuples.

  3. L'utilisation de poils de porc-épic teints étaient probablement la principale source de couleur dans les habits autochtones avant l'importation de laine européenne. Les couleurs de ces poils étaient plus riches et soutenues que celles des textiles européens lors de la même période. Le père Pierre-François-Xavier de Charlevoix le 20 octobre 1721 parle aussi de laine teinte en rouge, jaune ou noir de buffalo mise en étoffes pour faire des robes. Il n'est pas impossible que ces même fils teints aient été utilisés pour en faire du tressage/tissage aux doigts de ceintures, jarretières ou courroies.



Dans le prochain article, j'explorerai les ceintures de laine tressées/tissées aux doigts par les Autochtones, autant que possible durant la période de la Nouvelle-France.


Pour terminer, j'aimerais remercier Kévin Gélinas pour le partage du manuscrit de Louis Nicolas et à Joseph Gagné pour son aide à le déchiffrer. Un merci particulier à Raechel Katherine Ingram et Gilbert Desmarais pour leur lecture en tant que membre des Premières Nations. Comme toujours, un merci bien particulier à mon Michel Thévenin pour sa relecture orthographique. Merci à tous!


À bientôt pour la suite de mes recherches autochtones,




Mlle Canadienne



4-Ceintures fléchées: l'utilisation de laine européenne par les Premiers Peuples de l'Amérique du Nord

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