mardi 30 juin 2026

4-Ceintures fléchées: l'utilisation de laine européenne par les Premiers Peuples de l'Amérique du Nord

 Bonjour!


Voici la suite à propos des sources autochtones, ici référant exclusivement de l'utilisation de laine colorée européenne par les Premières Nations au cours du XVIIIe siècle.

Encore une fois, puisqu'il s'agit de citer des sources d'époque à propos des peuples des Premières Nations d'Amérique du Nord, je tiens à renouveler cet avertissement. Ces textes utilisent des termes qui, aujourd'hui, sont inexacts comme  «indiens» ou péjoratifs comme «sauvages».  Je veux simplement aviser le lecteur de leur présence, inaltérable pour préserver la véracité historique des textes originaux. Cependant, l'utilisation de ces termes en description des sources historiques n'est pas une adhésion aux valeurs qu'ils peuvent véhiculer.

Pour rappel, j'ai déterminé dans mon premier article qu'il existe un vide lexical en français ou en anglais pour évoquer la technique précurseure du fléché, les mots de tressage et tissage aux doigts étant à la fois proches et distincts de la réalité évoquée, alors j'utilise les deux de manière interchangeable.

Parlant de lexique et de vocabulaire, un dictionnaire manuscrit entre les langues française et miami-illinois vers 1730-1740 par Jean Baptiste Le Boulanger montre bien que la laine à filer était connue dans la langue des miamis illinois, puisque les mots qu'ils utilisent pour la désigner sont très différents des langues européennes.


«Laine : pi8e8i poil; piminac8egane laine à filer...»
Dictionnaire français-miami-illinois
Jean-Baptiste Le Boulanger
vers 1740
Source: Internet Archive


Je cherche à comprendre le sens de poil pour le premier mot, est-ce que c'est de la laine qui est encore sur le dos de l'animal, contrairement à la laine à filer qui est déjà prête à l'emploi? Déjà, le fait que les Miamis-Illinois aient un mot pour désigner la laine à filer est une preuve en soi qu'ils connaissent cette transformation, vraisemblablement d'avant les premiers contacts avec les Européens. Si le mot avait été appris de par les Européens, il ressemblerait à l'anglais ou le français, puisque ce sont ces deux nations qui ont exploré aussi loin dans les terres de l'Amérique du Nord. Et cette laine filée permettait de fabriquer des ceintures:

Définitions du mot ceinture
Dictionnaire français-miami-illinois
Jean-Baptiste Le Boulanger
vers 1740
Source: Internet Archive

Cette définition précise comment dire une ceinture longue, une ceinture courte, une ceinture rouge, une ceinture noire, une grosse ceinture à gros fils, une ceinture déliée fine, une ceinture de brayet de fil... On ne sait pas si ces fils sont tressés/tissés aux doigts ou fléché mais ils sont bien présents pour décrire les types de ceintures dans le vocabulaire des Miamis-Illinois.


Je vous avais partagé dans le dernier article des aquarelles de l'artiste Sarah Stone illustrant les artéfacts récoltés par Sir Ashton Lever avant leur vente aux enchères de 1780. Quelques planches semblent être des ceintures ou courroies de laine garnies de rassades:


Dessin de Sarah Stone montrant un artéfact nord-américain de la collection de Sir Ashton Lever
Illustration de 1780
Source: British Museum


Le motif de demi chevron est clairement évoqué dans cette ceinture avec des diagonales de rassades blanches.


Dessin de Sarah Stone montrant un artéfact nord-américain de la collection de Sir Ashton Lever
Illustration de 1780
Source: British Museum


Le motif de l'oeil de lynx en triple tressage/tissage aux doigts semble être à l'honneur ici,  ce qui m'apparait comme une prouesse technique! Un oeil de lynx est réalisé lorsqu'on décide d'inverser le sens d'un chevron en cours de tressage/tissage aux doigts pour réaliser des losanges au lieu de chevrons, ce qui est déjà complexe en soi. Décubler le nombre d'oeil de lynx augmente considérable la complexité du tissage. La présence de perles, ou rassades, suggère très fortement une fabrication autochtone.

J'ai trouvé une ceinture originale dont l'estimation de la date est entre 1750 et 1850 dans l'inventaire des artéfacts autochtones du GRASAC avec un motif extrêmement similaire.

Ceinture Anishnaabe à double oeil de lynx garni de rassades
vers 1750-1850
Source: GRASAC

Je suis impressionnée par l'agilité technique requise pour faire ce type de textile. On voit bien la couture à surjet des bandes latérales perlées sur cet artéfact. Cela ne diminue en rien la complexité du motif central.



Dessin de Sarah Stone montrant un artéfact Nord Américain de la collection de Sir Ashton Lever
Illustration de 1780
Source: British Museum

Malheureusement le manque de détail dans cette aquarelle ne permet pas de distinguer s'il s'agit de tissu cousu et brodé de perles ou bien de la technique de tressage/tissage aux doigts. Ici l'utilisation de cônes métalliques en plus des rassades et de la bordure de poils de porc-épic ne laissent aucun doute à une fabrication autochtone.

Cette aquarelle n'est pas sans affiliation avec ces artéfacts aussi du British Museum.

Détail d'une ceinture de laine 
Le détail montre que même en utilisant une couleur unie, le motif de l'oeil de lynx semble être utilisé, montrant une importance dans le geste du motif pour les autochtones
Ramenée par Jeffrey Amerst
avant 1763
Source: British Museum

Jarretières de laines garnies de rassades dont les franges sont enroulées de poils de porc-épic teints se terminant par des cônes métalliques et des poils de cervidés teints
 ramenées par Jeffrey Amerst
avant 1763
Source: British Museum

Si ce type de tressage/tissage aux doigts est plutôt convenu, j'ai découvert une sorte de ceinture autochtone à laquelle je ne m'attendais pas, elle ressemble littéralement à des filets faits de tresses entrecroisées.

Source: British Museum
Ceinture de laine des Algonquiens des Grands Lacs décorée de piquants de porc-épic
Vers 1780
Musée Canadien de l'histoire
Courtoisie Jean-François Lozier


Ceinture de laine des Algonquiens des Grands Lacs décorée de piquants de porc-épic
(même artéfact)
Vers 1780
Source: Musée Canadien de l'Histoire





Détail montrant le ruban de carquois d'un guerrier Renard
Vers 1730
Source: Library of Congress

Le ruban de carquois est montré avec des motifs géométriques. La matière de ce ruban jaune, blanc, noir et rouge est inidentifiable, s'agit-il de laine ou de piquants de porc-épic?

Les Renards sont une Nation de la région des Grands Lacs qui ont été exterminés par les Canadiens et les Français après que ceux-ci aient manifesté un désaccord. Les Canadiens et Français s'étaient d'abord alliés aux Renards pour entrer en guerre contre une autre nation qui leur était ennemi. Lorsque la paix fut conclue, les Français et les Canadiens ont élargi leur territoire de traite avec cette nation. Les Renards croyant mériter l'exclusivité de la traite après s'être battus « pour la France » ont manifesté leur désaccord en attaquant les convois commerciaux canadiens et français de la région. La répression fut armée et terrible pour les Renards dans les années 1730. Pour des informations milles fois plus détaillées sur ce pan de l'histoire de la Nouvelle-France, je vous suggère le livre «L'empire face aux Renards»  de Raffael Loffreda paru aux édition de Septentrion.


Les prochaines illustrations sont le fait d'un artiste en herbe dont les traits, tant pour les coloniaux européens que pour les autochtones, ressemblent plus à de la caricature qu'à des portraits en ressemblance photographique. Malgré cela, ils recèlent des détails de costume très intéressants.  Ceci étant souligné, ils portent tous des sangles de poitrine colorées pouvant être des piquants de porc-épic teints ou de la laine tressée/tissée aux doigts.


Détail d'une esquisse d'un autochtone 1751-1758
Artiste: George Townshend, 4e Vicomte et 1er Marquis Townshend
Source: National Portrait Gallery

Détail d'une esquisse d'un autochtone 1751-1758
Artiste: George Townshend, 4e Vicomte et 1er Marquis Townshend
Source: National Portrait Gallery

Détail d'une esquisse d'un chef de guerre autochtone 1751-1758
Artiste: George Townshend, 4e Vicomte et 1er Marquis Townshend
Source:National Portrait Gallery


Je voudrais ici revenir sur la description des ceintures des femmes huronnes de Gabriel Sagard, texte publié en 1632 et mentionné dans le dernier article pour interpréter différemment son expression « fort proprement tissuës»


Extrait descriptifs des accoutrements féminins chez les hurons à propos de ceintures de «poils porc-épic teints en rouge cramoisi et fort proprement tissues»...
Sagard, Gabriel, Le grand voyage du pays des Hurons [...], A Paris, chez Denys Moreau., 1632, 1 ressource en ligne (380, 12, [146] p.),
page
Collections de BAnQ.
Source: BaNQ numérique


Le père Sagard a expliqué que le tissage de chanvre des autochtones fait sur les cuisses servait à faire des  «filets» (comprendre fils fins) et était destinés aux rets (ouvrage de corde, de fil, de soye, noüé par mailles & à jour, pour prendre du poisson, des oiseaux) de pêche. De tels fils ne semblent pas être ceux utilisés pour servir de base pour les ceintures de porc-épic, décrites comme proprement tissées. S'il s'agit de ceintures qui sont tissées, s'agirait-il là d'une preuve des échanges inter-nations entre les Hurons et les Iroquois ayant accès aux buffalos, ces boeufs sauvages ayant un poil propre à filer? L'utilisation de colliers de porcelaine par les Hurons et les Iroquois est déjà une preuve de tels échanges car les coquillages marins desquels il est possible de fabriquer les perles de «wampums» proviennent de la côte Atlantique. Les nations situées à l'intérieur du continent américain n'y ont accès que par l'échange de marchandises. Cette interprétation renforcerait l'idée que les Autochtones n'aient pas attendu l'arrivée des Européens pour faire un réseau d'échange de matériel à l'intérieur du continent.

Comme nous avons vu avec les aquarelles de Sarah Stone, l'utilisation de fils de laine colorés pour tressage/filage aux doigts semble s'être répandue avec l'accentuation du commerce entre Autochtones et Européens au cours des XVIIe-XVIIIe siècle.


L'officier français Pierre Pouchot parle de l'habillement des autochtones dans ses mémoires de la Guerre de Sept ans, originalement publiés en 1781 à Yverdon, soit douze ans après le décès du capitaine du régiment du Béarn. Ils ont été réédités en 2003 par les Éditions Septentrion. C'est cette édition que j'ai consultée. À la page 261 commence un chapitre nommé « Des moeurs et des usages Des Sauvages de l'Amérique Septentrionale». C'est dans ce chapitre que vient cette citation particulièrement intrigante sur les ceintures de laine autochtones:


«Les hommes portent une ceinture d'environ six pouces de largeur en laine de différentes couleurs, que les Sauvagesses font avec un dessin à flamme très proprement.» -page 268


Pierre Pouchot connait très clairement la différence visuelle entre laine tressée/tissée aux doigts et piquants de porc-épic puisqu'il décrit leurs jarretières et mitasses ainsi:

Leur chaussures consiste en une espèce de guêtre d'étoffe de molleton frisé, rouge, blanc ou bleu. Cette guêtre est cousue en long, suivant la forme de la jambe, et a quatre doigts d'étoffes en dehors de la couture. Ces quatre doigts d'étoffes sont brodés en rubans de différentes couleurs, mêlé à des dessins de rasades; ce qui forme un joli effet, surtout quand la jambe n'est pas trop courte et trop fournie, ce qui est rare parmi eux. Outre cela, ils portent des jarretières de rasade ou de porc-épic, brodées, de quatre doigts de largeur, et qui forment un noeud sur le côté de la jambe» - page 265

Il est très tentant de faire un raccourci entre les ceintures à dessin de flammes évoqué par Pouchot et cette ceinture iroquoise garnie de rassades donnée par le chef Joseph Brant ( encore lui ?) à des amis d'Albany vers 1800: 


Ceinture à motifs de flèches nettes sans coeur de flèches garnies de rassades seulement sur une bordure
Donnée par le chef Joseph Brant à des amis albanais
vers 1800
Source: Instagram du Fenimore Art Museum

Et peut-être s'agit-il du même motif... Cependant, rien ne permet de confirmer dans ce sens. Dans le livre de Theodore Brasser «Native American Clothing history an illustrated history», l'auteur nous indique que malgré les ressemblances avec la ceinture dite Assomption provenant de la traite canadienne-française, on peut affirmer que cette ceinture est autochtone par l'absence de coeur de flèche typique du style canadien-français et la présence de perles qui n'est pas une pratique canadienne-française mais bien une pratique autochtone.

D'ailleurs, une ceinture du Musée des Beaux-Arts du Canada est nommée ceinture à la flamme, ressemblant à l'appellation de Pierre Pouchot. et présente un tout autre motif.


Ceinture à la flamme
vers 1800-1850
Source: Musée des Beaux-Arts du Canada

Bien que ce motif tressé/tissé aux doigts de triple chevrons ne soit pas à proprement dit du fléché, je trouve intéressant la nomenclature de «à la flamme» du musée. En cherchant la définition de flamme dans le premier dictionnaire de l'Académie Française de 1694, j'ai trouvé ceci: 

«Flamme. Terme de marine, Banderole longue & estroite, qui est fenduë en deux par la pointe, & qu’on attache aux vergues, antennes, & mats des navires & des galeres. Le vaisseau entra au port avec ses banderolles & ses flammes.»

Est-ce possible que la flamme dont fait référence Pierre Pouchot soit celle du pavillon de marine? Il semble avoir un lien visuel avec la ceinture du musée des Beaux-Arts du Canada, la longue banderole étroite et fendue par la pointe m'évoque le motif chevron.

En regardant dans un autre dictionnaire d'époque, le Dictionnaire de Furetière de 1690, la flamme de marine est aussi décrite avec moult détails qui étrangement évoquent moins le motif chevron que celle du dictionnaire de l'Académie Française. La description du mot flamme inclut aussi les dessins de broderie des manteaux des Chevaliers de l'Ordre du St-Esprit.


Partie de la définition du mot flamme
Dictionnaire universel de Furetière
Volume 2 
1690
Source: Google Books

Manteau de Chevalier de l'Ordre du St-Esprit au chiffre L montrant des flammes brodées
vers 1722
Source: Musée du Louvres

Tout compte fait, les définitions des dictionnaires anciens n'aident pas vraiment à comprendre ce que voulait évoquer exactement Pierre Pouchot. En tout cas pour ma part, le doute persiste entre quelle définition choisir.



Un témoignage précieux de l'habillement autochtone dans la région des Grands Lacs nous est parvenu sous la forme d'un «habit de chef» anishnabe qui a appartenu au lieutenant britannique Andrew Foster alors qu'il était en poste dans la région des Grands Lacs entre Détroit, les rapides des Miamis et Michillimakinac entre 1763 et 1790. Bien que l'officier ne semble pas avoir laissé des écrits sur la matière, plusieurs cérémonies autochtones requièrent des échanges de cadeaux et cet accoutrement semble être un cadeau des Anishnabes au Britannique. La légende familiale Foster accompagnant les vêtements veut que leur aieul Andrew Foster ait été enlevé par des autochtones pour ensuite être fait chef parmi eux durant cette période.


Une source écrite expliquant l'acquisition de ces vêtements autochtones par un officier britannique durant la période de la Guerre d'Indépendance américaine dans la région des Grands Lacs n'a pas encore été trouvée. Le moment et la méthode de l'acquisition de ces vêtements par le Britannique demeure donc mystérieux.


Extrait de la vidéo:
«Global trade and an 18th-century Anishinaabe outfit by Dr David W. Penney, National Museum of the American Indian, Smithsonian Institution and Dr Steven Zucker»
Source: Smarthistory

Tandis que certaines pièces de vêtements et accessoires sont «exclusivement» autochtones comme le sac de ceinture, l'amulette de perles de porcelaine et les mocassins de peau brodés de poils de porc-épic, d'autres montrent l'ampleur des échanges avec les Européens et de leur place dans l'économie mondiale. En effet, le tissu de coton fleuri de la chemise, montrée ici, si prisé des Premières Nations était tissé et imprimé en Inde, littéralement à l'autre bout du monde!

Détails de la ceinture à chevron offerte au Lieutenant britannique Andrew Foster
Vers 1790
Source: Smarthistory

Le détail du tressage/tissage aux doigts en double chevron, encadré de deux petites bandes noires garnies de rassades et cousues en surjet me rend admirative. La question demeure: est-ce un savoir-faire exclusivement canadien-français, auquel cas il s'agit d'un autre produit d'importation comme la chemise,  les étoffes de laine des jambières/mitasses et les boucles de métal qui ornent la coiffe? Se pourrait-il que ce soit de ce motif à double chevron avec des rayures que l'officier Pierre Pouchot évoque en parlant de dessin de flammes très proprement? Disons que le poids des influences mutuelles pour l'utilisation de ceintures de laine tressées/tissées aux doigts me semble plus important que l'hypothèse de l'exclusivité canadienne-française prônée par Mme Monique Genest-Leblanc. Comme nous l'avons vu dans le premier article, cette ceinture n'est pas à proprement parler de la technique du fléché puisqu'il s'agit de chevrons et non de tête de flèches. 

Le motif de double chevron tressé/tissé aux doigts apparait aussi pour une bandoulière de sac autochtone dessinée par Sara Stone en 1780. 

Dessin de Sarah Stone montrant un artéfact Nord Américain de la collection de Sir Ashton Lever
Illustration de 1780
Source: British Museum

La présence de ce dessin diminue grandement l'hypothèse que la ceinture de l'habit anishnabe du lieutenant britannique Andrew Foster soit un produit d'importation de la vallée du St-Laurent et tressé/tissé aux doigts par des Canadiennes. Rappelons que les artéfacts de Sir Aston Lever ont été obtenus via les circuits de traites des futures treize colonies tandis que les Anishnaabes étaient alliés des Canadiens et des Français durant cette même période.

Cette constatation confirme que l'utilisation de laine pour fabriquer des jarretières, ceintures et sangles se soit répandu sans discrimination d'alliance parmi les peuples autochtones. 


Les jarretières de cet habit sont aussi impressionnantes et respectent les estimations d'environ quatre doigts de largeur décrites par l'officier Pierre Pouchot:


Détails d'une jarretière offerte au Lieutenant britannique Andrew Foster
Vers 1790
Source: Smarthistory

Il m'a fallu une longue période d'observation de ces jarretières pour reconnaitre qu'une technique de fléché a été nécessaire pour réaliser une partie de ces jarretières. En effet, le motif central est composé de «X» blancs encadrés de rouge, il s'agit de deux têtes de flèches qui se rencontrent à la pointe. Les deux bandes qui l'encadrent sont appelées oeil de lynx et sont un motif dérivé du chevron. Il s'agit là d'une preuve de l'utilisation du fléché avant 1799, s'il en fallait une, utilisé ici dans un contexte qui me semble autochtone.

Détails d'une jarretière offerte au Lieutenant britannique Andrew Foster
Vers 1790
Source: Smarthistory


On peut voir que les bandes noires perlées sont elles aussi cousues comme pour la ceinture à double chevron. Cette jarretière est en réalité composée de cinq bandes tissées séparément et cousues ensemble, ce que permet de voir cette photographie. J'ai mis en vert les coutures sur la prochaine photo.

Détails de construction d'une jarretière offerte au Lieutenant britannique Andrew Foster
Vers 1790
Source: Smarthistory





jarretière offerte au Lieutenant britannique Andrew Foster
Vers 1790
Source:National Museum of the American Indian

Cette photo à plat des jarretières permet de mettre en évidence les attaches cousues sur l'envers de la jarretière du bas, illustrant par le fait même la fonction hautement décorative de ces jarretières.

Un argument supplémentaire pour une fabrication des jarretières et de la ceinture dans un contexte complètement anishnaabe est l'utilisation des formes géométriques de «x» de la bande fléchée encadrées par les bandes d'oeil de lynx en forme de diamants. En effet, selon cette conférence en ligne donnée par Cory Willmott, professeure d'études autochtones et anthropologie muséale de Southern Illinois University Edwardsville donnée par le Saint Louis Art Museum en 2022, les formes géométriques représentent toutes un aspect du monde annishnaabe. Les croix équidistantes en «x» ou en «+» représentent le monde du milieu dans lequel nous vivons, les diamants, losanges ou chevron latéraux «>>» représentent l'inframonde de la panthère d'eau Mishipeshu, tandis que les zigzags, triangles «∆», parallélogrammes et lignes latérales« \\\» seraient la représentation de l'oiseau-tonnerre et le monde supérieur.

Extrait de la vidéo:«Art Speaks: Cosmic Geometry in Anishnaabe Textiles»
Publiée par le Saint Louis Art Museum


Une autre ceinture autochtone a été conservée grâce à Andrew Foster.

Ceinture à double chevron recueillie par Andrew Foster lors de son affectation dans la région des grands Lacs
Source: GRASAC



Le Lieutenant Andrew Foster n'est pas le seul Britannique à avoir commémoré son cadeau vestimentaire suite à des rencontres officielles autochtones dans la nouvelle colonie britannique. Une dizaine d'années plus tôt, le lieutenant John Caldwell a conservé son habit qu'il portait lors d'un conseil de guerre inter-nations à Wakeetomike le 17 janvier 1780. À son retour en Irlande, il s'est fait immortaliser dans son accoutrement de chef autochtone.


Portrait du Lieutenant John Caldwell
1780
Source: National Museums Liverpool

Les détails de la photo disponible en ligne ne permettent pas de voir les détails de la ceinture, s'il y en a, ni les détails des jarretières, que nous venons de voir peuvent être aussi sujette à inclure des techniques de fléché. Les jarretières semblent être garnies de rassades.


On voit dans ce portrait toute la symbolique des négociations de paix auxquelles Le lieutenant John Caldwell a participé: le collier de porcelaine dans la main droite, la hache de guerre dans la main gauche et l'habit autochtone pour indiquer qu'il avait un droit de parole lors de ces négociations.

Selon le Musée Canadien de l'Histoire, John Caldwell aurait aussi rapporté avec lui quelques artéfacts tressés/tissés aux doigts qui se trouvent maintenant dans leur collection.

Ceinture de laine avec décoloration volontaire garnies de perles blanches
Attribué à la collection de John Caldwell
Vers 1780
Source Musée Canadien de l'histoire



Ceinture à double chevron
Attribué à la collection de John Caldwell
Vers 1780
Source Musée Canadien de l'histoire


Bandoulière de corne à poudre à triple chevron
Attribué à la collection de John Caldwell
Vers 1780
Source Musée Canadien de l'histoire


Ceinture de laine rouge à bordure verte garnie de rassades blanches
Attribué à la collection de John Caldwell
Vers 1780
Source Musée Canadien de l'histoire

Jarretières de laine rouge et verte garnies de rassades se terminant d'un côté par des franges enroulées de poils de porc-épis avec au bout des cônes métalliques et des poils de cervidé teints
Attribué à la collection de John Caldwell
Vers 1780
Source Musée Canadien de l'histoire





Jarretières de laine bleue bordée de rouge garnies de rassades se terminant d'un côté par des franges enroulées de poils de porc-épis avec au bout des cônes métalliques et des poils de cervidé teints
Attribué à la collection de John Caldwell
Vers 1780
Source Musée Canadien de l'histoire




La prochaine ceinture est plus ancienne et a une histoire bien particulière qui vaut la peine d'être partagée.


Ceinture entre 1700 et 1750, faite de laine, perles et chanvre consistant en trois tresses plates cousues ensemble, l'enchevêtrement des perles dans les tresses produisant un motif.
Longueur: 182.8 cm
Largeur: 7.6 cm
Courtoisie: Pocumtuck Valley Memorial Association's Memorial Hall Museum, Deerfield, MA

Histoire de cette ceinture: Un frère et une soeur, Stephen et Eunice Williams de la Nouvelle-Angleterre ont été pris captifs en 1704 lors du raid sur Deerfield au Massachusetts par les Canadiens. Ils ont été adoptés par une famille de Kannawake (Nation Kanienkehaka). Lorsqu'on leur a offert la possibilité de retourner dans leur colonie, le frère décide d'y retourner mais la soeur reste à Kannawake et épouse un autochtone, Arosen Kanenstehawi. Eunice, et son mari Arosen, offrirent cette ceinture à son frère Stephen, qui est devenu révérend après son retour au Massachusetts. Le révérend Williams conserva précieusement cette ceinture perlée ainsi que les générations qui le suivirent.



Cette ceinture et son histoire démontrent l'utilisation de tressage de laine dans le village des Mohawk de Kannawake, situé un peu au sud de Montréal, au début du XVIIIe siècle. Elle est aussi le symbole que les histoires personnelles individuelles peuvent être aussi touchantes que la grande histoire et sont parfois préservées de manière surprenante comme c'est le cas pour cette ceinture. La couleur brune me fait penser à de la laine de mouton ou de buffalo naturelle. L'utilisation de rassades et de laine tressée dans un contexte autochtone est ici confirmée.


Ce que je retiens de cette exploration des sources autochtones à propos des ceintures aux XVIIe et XVIIIe siècles :
  1. Les Autochtones de l'Amérique du Nord connaissaient les techniques de filage, teinture, tressage/tissage aux doigts avant l'arrivée des Européens avec les poils de buffalos. Le mouton n'est pas le seul fournisseur de laine possible.
  2. Les Autochtones utilisaient des motifs géométriques avec entre autres des pointes de flèches pour décorer des robes de peaux.
  3. L'utilisation de poils de porc-épic teints étaient probablement la principale source de couleur dans les habits autochtones avant l'importation de laine européenne. Les couleurs de ces poils étaient plus riches et soutenues que celles des textiles européens lors de la même période. Le père Pierre-François-Xavier de Charlevoix le 20 octobre 1721 parle aussi de laine teinte en rouge, jaune ou noir de buffalo mise en étoffes pour faire des robes. Il n'est pas impossible que ces même fils teints aient été utilisés pour en faire du tressage/tissage aux doigts de ceintures, jarretières ou courroies.
  4. L'utilisation de perles/rassades répandues dans les mentions de sources de ceintures durant la période de la Nouvelle-France en contexte français/canadien (1/3 de l'inventaire de Kévin Gélinas) démontre bien la volonté d'adaptation et d'échanges interculturels des Français/Canadiens avec les Autochtones de la période coloniale.
  5. La première datation de technique fléchée est, selon ma recherche ici présentée, sur une jarretière autochtone donnée à un officier lors de son service dans la région des Grands Lacs dans la fourchette temporelle de 1763-1790. Quoiqu'il n'est pas impossible que cette jarretière ait été importée des Canadiennes de la vallée du St-Laurent avant d'être cousue avec les autres bandes textiles, il m'apparait plus probable que cette jarretière ait été tressée/tissée aux doigts par une Annishnabe de cette région à partir de laine importée.
Par conséquent, en aucun cas la ceinture fléchée n'est le résultat d'une apparition spontanée entre Canadiens fraîchement conquis dans la vallée du St-Laurent tel que décrit par Mme Monique Genest-Leblanc. Rappelons que la première mention qui allie ceinture et flèche ne date pas de 1798 mais de 1757, dans l'inventaire d'un marchand opérant à la mission du Lac des deux Montagnes. Au mieux, le fléché a été une technique, un produit inventé dans la vallée du St-Laurent et développé pour plaire aux exigences esthétiques des Premières Nations. Sinon, le fléché est une technique autochtone qui a été «plagiée» par les Canadiennes Françaises, toujours pour plaire aux exigences esthétiques autochtones et envies commerciales de la Compagnie du Nord-Ouest et de la Baie d'Hudson après la guerre d'indépendance américaine. Dans les deux cas, il est impossible de retirer la contribution autochtone à la conception de cette technique textile unique à l'Amérique du Nord.

 Cela n'enlève en rien la spécialisation et l'expertise développée par les habitantes dans la région de l'Assomption au cours du XIXe siècle à la demande des compagnies de traite comme La Baie d'Hudson et la Compagnie du Nord-Ouest. Cette demande a mené à l'uniformisation du motif Assomption tel que porté par Bonhomme Carnaval à Québec à chaque hiver depuis quelques décennies.

Plusieurs expositions de la région des Grands Lacs, et aux États-Unis en général, attribuent des artéfacts de ceintures de laine tressées/tissées aux doigts ou fléchées de cette région aux peuples autochtones. Malheureusement, la plupart de ces artéfacts n'ont aucun moyen simple de datation. Mais cette association entre les peuples autochtones et les ceintures de laines fléchées ou tressées/tissées aux doigts est plus importante aux États-Unis qu'au Canada. Je crois que tous les peuples de l'Amérique du Nord qui revendiquent l'invention du fléché, Autochtones, Métis, Québécois et Canadiens-Français ont joué un rôle dans sa perpétuation. Donc voici une diversité de ceintures fléchées ou tressées/tissées aux doigts attribuées aux autochtones.

Ceinture Mohawk
tressage/tissage aux doigts en chevron
Source: National Museum of the American Indian



Ceinture Anishnabee
tressage/tissage aux doigts en flèches nettes
Source: National Museum of the American Indian


Ceinture Anishnaabe 
possiblement en poils de buffalo? garnies de rassages
Source: National Museum of the American Indian



Ceinture iroquoise
Faites de laine et de plusieurs bandes de tête de flèches garnies de rassades cousues les unes aux autres
Source: National Museum of the American Indian


Ceintures Pawnee
exposées au Field Museum de Chicago en 2013
Courtoisie Joseph Gagné




Gros plan d'une ceinture fléchée avec perles
Exposée au Detroit Institute of Art dans la section First Nations en 2025
Photo: Cathrine Barber

Gros plan d'une ceinture Iroquoise garnie de rassade
Source: National Museum of the American Indian

Ceinture fléchée
vers 1765-1766
Source: Musée McCord-Steward

Cette dernière ceinture est la première que je trouve à être formellement datée de la seconde moitié du XVIIIe siècle par un musée et avoir un motif clairement identifiable de fléché. l'utilisation de perles blanches en fait indubitablement un artéfact autochtone. Peut-être que la ceinture de l'inventaire de 1757 avait ce motif? Comment le Musée Steward-McCord a-t-il réalisé la datation de cet artéfact? Ces questions demeurent sans réponses.

J'aimerais terminer cet article avec cette illustration de 1780 envoyée à une famille ducale bavaroise de la part d'un militaire allemand y ayant travaillé comme forestier plus tôt dans sa vie. Cette aquarelle est souvent utilisée pour illustrer les premières ceintures fléchées. Tant les Canadiens que les Autochtones illustrés la portent. Trop souvent, cette illustration a été tronquée de sa partie supérieure pour ne montrer que les habits canadiens.



«Bauern heute von Canada»
«Les paysans/habitants du Canada»
Ancien forestier allemand d'une famille ducale bavaroise remis dans une lettre de 1780
Source: Royal Ontario Museum


Détail des costumes autochtones de «Bauern heute von Canada»
«Les paysans/habitants du Canada»
Ancien forestier allemand d'une famille ducale bavaroise remis dans une lettre de 1780
Source: Royal Ontario Museum


Deux des autochtones illustrés portent une ceinture de laine colorée. Encore une fois, le style de dessin ne permet pas d'identifier la technique utilisée pour la fabrication de ces ceintures.

Détail des costumes canadiens «Bauern heute von Canada»
«Les paysans/habitants du Canada»
Ancien forestier allemand d'une famille ducale bavaroise remis dans une lettre de 1780
Source: Royal Ontario Museum


J'aimerais remercier Kévin Gélinas, Joseph Gagné, Kris Daman, Christine Landry Matamoros, pour leur aide à la réalisation de cet article. Un merci particulier à Raechel Katherine Ingram et Gilbert Desmarais pour leur lecture en tant que membre des Premières Nations. Merci à Un immense merci à Michel Thévenin pour son support durant mes périodes de rédaction et sa correction orthographique.


Mlle Canadienne

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