dimanche 18 juin 2023

Les soies de Lyon, une histoire de luxe textile

 Bonjour,


Un peu en dehors de mes sujets habituels, j'aimerais vous partager une expérience de voyage personnelle. Dernièrement, j'ai eu la chance de visiter la capitale de la soie qu'est la ville de Lyon. Pour diverses raisons, j'avais déjà un attrait certain pour cette fibre longtemps restée un secret d'Asie. Mes diverses visites ont augmenté mon intérêt, si cela était encore possible.

J'aimerais d'abord remercier Pascale Thévenin de m'avoir préparé une belle journée à la découverte de la soie lors de ce voyage.


Premier arrêt: La Maison des Canuts


La visite s'est déroulée en deux parties: d'abord la visite du musée d'interprétation de la soie. On n'y apprend que le fameux métier Jacquard, mis au point en 1804 n'est que la réunion plusieurs inventions séparées qui ont été produites au cours du XVIIIe siècle et de les faire fonctionner sur un même métier à tisser. Un mécanisme de sélection de lacs à l'aide d'aiguilles et de papier perforé a d'abord été inventé par Basile Bouchon en 1725. En 1728, le papier est remplacé par des cartons rectangulaires, enlacés et formant une chaîne par l'initiative de Falcon. La grande initiative de Jacquard en combinant les différents types d'inventions déjà existantes c'est qu'il réussira à faire en sorte qu'un métier à tisser ne requiert l'aide que d'un seul tisseur. En effet, depuis le métier de Dangon en 1605, tous les métiers à tisser des motifs requéraient la présence d'un tisseur au tissage et d'un auxiliaire pour soulever les fils de chaines dans l'ordre requis pour faire les motifs. Le désavantage de ce nouveau métier c'est qu'il est deux fois plus haut que ses prédécesseurs ( environ 4 mètres de haut). Ce phénomène a fait une migration des tisseurs lyonnais habitant le Vieux Lyon le long de la Saône vers un nouveau quartier où ils ont pu se faire construire des maisons dans lesquelles les métiers Jacquards pouvaient tenir, maintenant appelé le quartier de la Croix-Rousse. Les premiers à déménager ont pu profiter que les couvents à haut plafonds avaient été vidés de leurs occupants durant la Révolution Française.

Maison des Canuts
Alix explique la hauteur des métiers Jacquards

Maison des Canuts
Le canut (tisserand) a un ''siège'' pour travailler


Maison des Canuts
Alix, installée au métier, montre la finesse du fil de trame principal
Maison des canuts
Les fils de trames varient en coloris selon le patron déterminé
Le tissage se fait côté envers sur le dessus


Maison des Canuts
Détail de l'enroulement du broché sous le métier
Maison des Canuts
Détail du broché une fois fini


La seconde partie était une visite guidée expliquant le mécanisme d'un métier Jacquard et du cycle de vie de la sois. Notre guide s'appelait Alix. Elle nous a expliqué la différence entre un tissu broché, c'est-à-dire que tous les fils sont de soie et le brocart, soit un tissu formé de fils de soie d'or et-ou d'argent. Le brocard d'or et de soie qui nous a été présenté valait 35 000 le mètre. Le métier Jacquard s'active à l'aide d'une pédale et la languette de carton perforé permet de soulever les fils de chaine pour faire un motif déterminé. La navette du fil de chaine principale est passée d'un côté à l'autre du métier à l'aide d'une corde. À mon grand étonnement, lors du tissage, la partie visible au tisseur est l'endos du tissu et non le côté décoratif. D'autres petites navettes de fils de différentes couleurs  permettent de créer les motifs colorés. Les métiers à soie entièrement mécaniques (comprendre automatisés et modernes) peuvent fabriquer des tissus avec un maximum de 16 couleurs différentes pour les plus perfectionnés. La majorité se contente de 3-4 couleurs. Le métier Jacquard peur fabriquer des tissus avec une centaine de teintes de soie différentes. La majorité des tissus de soie produits aujourd'hui sur des métiers Jacquard sont destinés à habiller les sites historiques de France et d'ailleurs et permettent de maintenir ce savoir-faire artisanal en vie.

À la Maison des Canuts
Alix nous montre un brocard valant 35 000 € le mètre.

La largeur des métier à tisser la soie ont une taille standard de 54 cm. Un tisseur expérimenté, ce qui nécessite 8 à 10 ans d'apprentissage, peut, selon le motif sélectionné, fabriquer 3 cm de tissus de l'heure, soit 30 cm par jour. Et ces vitesses sont atteignables avec les métiers Jacquard qui ont accéléré le processus. Les métiers à bras, comprendre entièrement manuels, devaient être manoeuvrés à deux intervenants et être un peu plus lent quant à la fabrication.

Les ouvriers de la soie à Lyon sont nommés canuts et non tisserands. Ce nom provient, selon l'hypothèse la plus répandue, des canettes qu'ils utilisaient en quantité, ces petites bobines sur lesquelles les fils de soie sont enroulés avant de les mettre dans les navettes. Selon une autre hypothèse beaucoup moins répandue, ce nom proviendrait de leur statut d'ouvrier. Au XIXe siècle, lorsque la mode de la canne de promenade a prit son apogée, il était possible de reconnaitre les artisans de la soie parce qu'ils avaient des ''cannes nues'' contrairement aux cannes travaillées des bourgeois. Les bourgeois commerçant la soie étaient nommés les soyeux. Il était illégal de passer commande directement au canut, s'assurant que tout profit était majoritairement laissé au bourgeois et presque rien aux ouvriers. Un maitre artisan travaillait chez lui, ayant entre 2 et 6 métiers Jacquard en sa possession et tous les membres de la famille étaient requis. La mise en place des fils de trames requiert 3 mois de mise en place, d'où l'importance d'avoir au moins deux métiers dans un atelier.

Maison des Canuts
Alix montre une canette dans une navette


Soierie St-Georges
Canettes, soie grège et cocons de soie

Après avoir expliqué et démontré l'utilisation des métiers Jacquard, Alix nous a expliqué l'histoire de la soie en général et celle des vers à soie. La légende veut que le fil de soie a été découvert par Xi-Ling-Shi, la femme de l'empereur Huang-Ti qui prenait son thé sous des mûriers. Un cocon tomba dans la tasse de thé de la jeune femme. Voulant s'en saisir pour retirer l'objet indésirable de sa boisson, elle en dévida le fil et fit la découverte du fil de soie. Si les historiens n'ont pu confirmer cette légende, tous s'accordent à situer la découverte de la soie en Chine, environ 2600 ans avant Jésus-Christ selon notre ligne de temps européenne.

La Chine fut en mesure de maintenir les secrets de fabrication de la soie pendant environ 3000 ans. Quiconque pris en flagrant délit d'exporter des oeufs ou cocons encourt la peine de mort. La cause de la fuite de ce savoir faire ne vint pas du bas peuple pourtant mais d'une jeune princesse chinoise destinée à épouser le roi du Khotan. Selon le récit du pèlerin bouddhiste Xuanzang (602-664), incapable d'envisager de vivre dans un pays sans soie, elle entreprit de cacher des oeufs de bombyx et des graines de mûrier dans sa coiffure, à l'insu des gardes-frontières. Cependant l'art du dévidage du cocon et les savoirs-faire chinois demeuraient inviolés, seul la sériciculture s'était exporté, c'est-à-dire l'élevage des vers à soie.

Comment se passe la sériciculture? Les deux éléments indispensables à l'élevage des vers à soie et le mûrier. À l'instar du panda qui ne se nourrit presque exclusivement de bambou, le bombyx du mûrier ne se nourrit que de cet arbre, le mûrier. La sériciculture en France s'installe de façon progressive en France au cours du XVIIe siècle. La première moitié du XIXe siècle voit l'apogée de la sériciculture. La déchéance de cet élevage viendra d'une menace interne. La pébrine, la maladie du vers à soie dévastera les élevages français, épicentre de cette nouvelle maladie. Les évènements mondiaux subséquents (ouverture du canal de Suez, invention de la rayonne comme substitut et les deux guerres mondiales) continueront de mettre à mal cette culture de la soie pour qu'aujourd'hui il n'en reste que quelques rares initiatives patrimoniales et artisanales de sériciculture en France.

Le saviez-vous?

De son éclosion jusqu'à la formation du cocon, le bombyx du mûrier passe ses journées à manger des feuilles de mûrier sans jamais déféquer. Lorsqu'est venu le temps de construire son cocon, il excrète deux substances de chaque côté de sa gueule, d'un côté un fil de soie continu à proprement parler et de l'autre une bave collante permettant d'agglutiner le fil autour de lui. Chaque cocon contient un unique fil dont la longueur varie entre 600 m et 1. 5 km. Aujourd'hui, avec la sélection inhérente à la domestication, la longueur des fils de cocons se sont standardisé à 1 km. Afin de préserver ce fil entier, la fabrication de soie implique d'étouffer les cocons sélectionnés avant de les dévider de leur fil, tuant le papillon en devenir dans le cocon.


Maison des Canuts
Alix montre la filasse, aussi nommée soie grège



Maison des Canuts
Détail de la filasse

La filasse est la première étape pour réaliser un fil de soie mais certainement pas la dernière. Le moulinage prépare le fil au tissage tout en modifiant son aspect et sa résistance. Aujourd'hui industrialisé, le moulinage applique une torsion au fil variant entre 300 et 3000 tour au mètre grâce à des techniques successives de dévidage, doublage et rembobinage sur des machines dédiées à cet usage. La teinture est aussi appliquée aux fils de soie pour en modifier l'apparence. Les personnes qui continuent de tisser la soie sur des métiers Jacquards, les canuts modernes, achètent maintenant leurs fils de l'étranger, essentiellement du Brésil.



Deuxième et dernier arrêt: Les soieries St-Georges


Les soieries St-Georges ont deux boutiques dans le Vieux-Lyon, nous sommes allés à celle munie d'un atelier, que je qualifierais plus d'un atelier-musée. L'avant de la boutique est destinée à la vente de foulard de soie, tous fabriqués en France mais le vrai trésor est l'arrière boutique où est situé l'atelier. De petites merveilles s'y cachent, il faut prendre le temps de les trouver...


Soierie St-Georges
Portrait tissé de Joseph-Marie Jacquard, inventeur du métier Jacquard
Soierie St-Georges
Portrait illustrant un atelier de canut, toujours sur tissu il me semble


Soierie St-Georges
Exemples de tissus et rubans de soie du XIXe et XXe siècles



Soierie St-Georges
Lettre de reconnaissance de maître ouvrier de Jean-Baptiste Boucharlat, 1743


Soierie St-Goerges
Livre de référence au canut pour la fabrication d'un matelassé

Soierie St-Goerges
Livre de référence au canut pour la fabrication d'un matelassé


Nous avons eu la chance que la boutique soit très peu achalandée lors de notre visite, ce qui a permi à Romain de nous expliquer l'origine de l'onomatopée bistanclaque-pan. (J'espère vraiment être capable d'inclure la vidéo à cet article de blogue) Avec l'autorisation de Romain De la Calle.


Soierie St-Georges
Détail des cartes trouées du mécanisme Jacquard

J'ai été grandement impressionnée par le document d'époque, je crois datait du milieu du XIXe siècle montrant l'entièreté des coloris de soie disponibles à l'époque.



Soierie St-Georges
Échantillons de couleurs de soie
XIXe siècle

Soierie St-Georges
Échantillons de couleurs de soie
XIXe siècle

Soierie St-Georges
Échantillons de couleurs de soie
XIXe siècle

Soierie St-Georges
Échantillons de couleurs de soie
XIXe siècle




Ces différents coloris servent à fabriquer des tissus de toutes sortes: brocard, broché, velours...



Soierie St-Georges
Brocart avec fils d'or et d'argent
Soierie St-Georges
Planche technique avec le brocard issu de cette planche technique




Soierie St-Georges
Soie chinée

La soie chinée a ceci de particulier: les fils de trame sont teints avant la mise en place sur le métier par petites sections afin que le produit fini forme des motifs. La soie chinée a ces dégradés caractéristiques dans les motifs.


Soierie St-Georges
Velours ciselé polychrome

Soierie St-Georges
Velours ciselé monochrome

Nous avons eu la chance d'assister au tissage d'un velours ici (toujours avec l'autorisation de Romain De la Calle):








Soierie St-Georges
Détail du rabot


Soierie St-Georges
Détail du velours en cours de fabrication

Ma découverte et léger coup de coeur de l'atelier de la Soierie St-Georges a été les métiers à galons doré, encore en fonction. Pour l'activer il suffit de tourner la manivelle en sens anti-horaire pour voir les bobines valser dans une ronde mécanique accompagné d'un bruit assourdissant, plus pénible lorsqu'on n'active pas soi-même le mécanisme. J'ai tellement adoré l'expérience que je suis retournée un autre jour afin de répéter l'expérience. Lors de notre visite, un visiteur activa la manivelle en sens horaire ce qui cassa plusieurs fils. Romain a dû passer près de 45 minutes pour réparer cette erreur et rendre le métier à nouveau fonctionnel.


Soierie St-Georges
Métier à tisser un galon doré
Soierie St-Georges
Michel essaie un des métier à tisser un galon
Soierie St-Georges
Détail du galon tissé par Michel


Malheureusement, je n'ai pu poursuivre le thème de la soie à Lyon en allant visiter leur musée des tissus, celui-ci étant fermé pour rénovation lors de mon passage. J'adorerais voir les habits de soie anciens, surtout maintenant que j'ai découvert le processus de fabrication des métiers à tisser la soie.



Les informations de cet articles proviennent de mes discussions avec les personnes rencontrées lors de mon voyage à Lyon : Alix de la Maison des Canuts ainsi que Romain et Virgile, de la Soierie St-Georges. Je les remercie énormément de partager leurs connaissance  avec le public, j'ai apprécié chaque minute en votre compagnie.  J'ai aussi complété avec le pamphlet « Le ver à soie, histoire d'un fil », des Éditions Géorama acheté à la Maison des Canuts. Et encore merci à Pascale Thévenin de m'avoir permi de découvrir ces lieux de la soie de Lyon.


J'espère vous avoir transmis un peu de ma passion pour les métiers de la soie.


Je vous souhaite une agréable journée


Mlle Canadienne



Pour plus d'informations:

Maison des Canuts

Soierie St-Georges








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